LISSAGARAY.
De Xenophon à Churchill, ceux qui racontent des événements auxquels ils ont pris part se donnent habituellement le beau rôle : s’ils écrivent, c’est le plus souvent pour justifier et célébrer leur contribution personnelle à l’Histoire. De ce point de vue – et de bien d’autres –, Lissagaray est un cas à part. Il s’est battu, fusil à la main, pendant la Commune et certains pensent même que c’est lui, ce fédéré qui, au chapitre XXXI, défend seul pendant un quart d’heure la dernière barricade, rue Ramponeau, le 28 mai. Mais pas une fois il n’apparaît dans son Histoire de la Commune de 1871. Dans le magnifique tableau qu’il peint de « Paris à la veille de la mort », au chapitre XXV, il fait intervenir « un ami de la timide province » qu’il conduit à travers la ville, et l’on peut penser que c’est pour pouvoir dire « nous » (« Revenant sur nos pas, nous longeons la mairie du XIe, tendue de noir »), pour éviter le « je », qu’il invente cette présence.

Ce n’est sans doute pas là une affaire de modestie car Lissa, comme on l’appelait, était un gascon plutôt fier et querelleur, pamphlétaire et duelliste. La vraie raison de son absence du texte, c’est qu’il n’a pas écrit ce livre pour raconter des souvenirs personnels – comme l’ont fait par exemple Jules Vallès ou Louise Michel –, mais pour combattre les calomnies, les mensonges que la bourgeoisie victorieuse a déversés par tonnes sur les vaincus de la Commune. Dans une lettre ouverte publiée dans Le Rappel, le 25 juillet 1880, il s’adresse aux deux amis qui ont accepté d’être ses témoins dans un duel avec un journaliste du Figaro : «  Je vous remercie de m’avoir aidé à mettre en pleine lumière l’ineffable lâcheté de nos insulteurs de la presse figariste pendant neuf années. Les mêmes qui se sont faits les chiens de Gallifet [le général commandant la répression] pendant le sac de Paris, dénonçant les survivants, achevant les blessés, bavant sur les morts, [...] les mêmes qui pendant neuf ans, ont entassé les ordures sur les déportés et les proscrits [...] Voilà la canaille littéraire qui, pendant tant d’années, seule maîtresse des journaux et des librairies, a fait la légende des choses et des hommes de la Commune. » Et dans cette « canaille littéraire », on ne trouvait pas seulement des journalistes mais aussi des noms qui comptaient dans les belles-lettres, de Flaubert à Zola, des Goncourt à Maupassant, Barbey d’Aurevilly ou Alphonse Daudet. C’est pour rétablir la vérité que Lissagaray se fait historien : « Le temps presse – écrit-il dans la préface de la première édition de son Histoire (1876) – les victimes glissent dans la tombe ; les perfidies libérales menacent de surpasser les calomnies usées des monarchistes. » Et lors de la deuxième édition (1896), dans la préface intitulée « Pour qu’on sache », les actes, écrit-il, vont parler, « résumés par un ancien combattant sans doute, mais qui n’a été ni membre, ni officier, ni fonctionnaire, ni employé de la Commune, un simple du rang qui a connu les hommes de tous les milieux, vu les faits, traversé les drames, qui pendant de longues années a recueilli, vanné les témoignages, sans autre ambition que d’éclairer pour la génération nouvelle le sillon sanglant tracé par son aînée. »

Celui qui s’attaque à un livre dont l’écriture va lui prendre vingt-cinq ans n’est pas un débutant. En août 1868, il a fondé dans son Gers natal L’Avenir, « journal démocratique » qui paraît trois fois par semaine . Lissagaray, rédacteur en chef, annonce dès le premier numéro l’orientation du journal : « L’Avenir veut rallier dans le Gers toutes les forces éparses du grand parti de la révolution ». Un an plus tard, « monté » à Paris, il devient éditorialiste à La Réforme, journal de tendance radicale, puis à La Marseillaise, qui rassemble tous les courants de la gauche révolutionnaire – néo-jacobins, blanquistes, internationalistes, radicaux avancés – avec comme directeur Millière (qui sera fusillé sur les marches du Panthéon lors de la Semaine sanglante) et comme rédacteur en chef le célèbre Rochefort, dont La Lanterne vient d’être interdite. Dans cette période fiévreuse de la fin de l’Empire, Lissagaray est une figure marquante du courant jacobin dans « les réunions publiques [qui] augmentent encore cette flambée d’idées. On s’y entasse. Paris, depuis près de vingt ans, n’a pas vu parole libre vivre sur les lèvres ». Ses activités lui valent d’ailleurs d’être enfermé pendant deux mois à la prison parisienne de Sainte-Pélagie, séjour obligé des opposants trop actifs sous le Second Empire. C’est donc un militant et un journaliste aguerri qui va vivre et relater les soixante-dix jours de la Commune de Paris.

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Le long et passionnant prologue du livre raconte les dernières années de l’Empire à Paris, la montée des manifestations et des grèves, le développement de l’Internationale (« cette Internationale mystérieuse qui comptait, disait-on, ses adhérents par millions et des trésors »), les mouvements de solidarité avec les républicains italiens et les Polonais soumis à l’occupation russe. Lissagaray n’a pas de mots assez durs envers « la Gauche » (le G majuscule est de lui, comme un signe de dérision) : « Il y a désormais deux oppositions : celle des parlementaires de Gauche, et celle des socialistes, avec un grand nombre d’ouvriers, d’employés, de la petite bourgeoisie ». Un peu plus tard, cette Gauche parlementaire se retrouvera, presque unanime, du côté des Versaillais pendant la Commune – Lissagaray ne manque jamais d’épingler l’un de ses héros, Louis Blanc, déjà fameux par ses trahisons et sa lâcheté lors des journées de juin 1848 : « Du ton pleurard et jésuitique dont il a travesti l’histoire dans ces filandreuses périodes sentimentales par où il masquait la sécheresse de son cœur, Louis Blanc écrivit : .... “Quand à ceux qui sont dans l’insurrection, nous leur disons qu’ils auraient dû frémir à la seule pensée d’aggraver, de prolonger le fléau de l’occupation étrangère en y ajoutant le fléau des discordes civiles” (chap. XIV) ». Notons en passant l’efficacité, le tranchant du style de Lissagaray, l’une des meilleures plumes de la presse à une époque où les journalistes français savaient écrire.

L’essor de l’Internationale en France et en Allemagne ne va pas empêcher le déclenchement de la guerre franco-prussienne en juillet 1870. Pourtant, « pour l’honneur du peuple français, une autre France se montra. À ce crime de guerre, à cette lie chauvine qui roule ses flots vaseux, les travailleurs parisiens veulent barrer la voie. » Une grande manifestation contre la guerre traverse Paris, « Ranvier, peintre sur porcelaine, très populaire à Belleville, porte en tête un drapeau ». Mais « le chien de la guerre est déchaîné et les poumons résonnent à Paris qui s’envisionne de victoires, et les journalistes bien informés entrent à Berlin dans un mois. »

En fait de victoires, la guerre tourne rapidement à un tel désastre que le régime n’y résiste pas. Lissagaray raconte comment le peuple, apprenant le 4 septembre que Napoléon est prisonnier à Sedan, oblige la Gauche à proclamer la déchéance : « A une heure, malgré les efforts désespérés de la Gauche, le peuple envahit les tribunes [de l’Assemblée]. Il est temps. Les députés, en travail de ministère, essaient de saisir le Gouvernement. La Gauche seconde de toutes ses forces cette combinaison, s’indigne qu’on ait osé parler de République. [...] Gambetta, jeté à la tribune, doit prononcer la déchéance. Le peuple veut plus : la République ! il emporte les députés de la Gauche pour l’aller proclamer à l’Hôtel de Ville. » Mais les chefs de la Gauche, toujours malins, prennent le mouvement de vitesse et s’installent en gouvernement autoproclamé. Lissagaray, féroce : « Douze citoyens entrèrent ainsi en possession de la France. Ils se déclarèrent légitimés par l’acclamation populaire. Ils prirent le grand nom de Gouvernement de la Défense nationale. Cinq de ces douze-là avaient perdu la République de 1848. »

Quelques jours plus tard, l’armée prussienne s’installe autour de Paris et entame le long siège qui va durer jusqu’en janvier 1871. Le gouvernement de la Défense nationale et l’armée, commandée par des généraux bonapartistes, craignent davantage un soulèvement populaire qu’une défaite face aux Prussiens, qu’ils considèrent comme inévitable. « Cette impéritie alarma très vite les hommes d’avant-garde. Ils avaient promis leur concours, non la foi aveugle. » Ils décident de nommer dans chacun des vingt arrondissements un comité de vigilance. « Chaque comité devait nommer quatre délégués ; l’ensemble des délégués serait un Comité central des vingt arrondissements. Ce mode d’élection tumultuaire avait donné un Comité composé d’ouvriers, d’employés, d’écrivains connus dans les mouvements révolutionnaires et les réunions de ces dernières années. Il s’était installé à la salle de la rue de la Corderie, prêtée par l’Internationale... »

Ce Comité des vingt arrondissements, préfiguration du Comité central de la garde nationale, qui va jouer un rôle déterminant dans les semaines qui suivent, fait afficher sur les murs de Paris un manifeste demandant « l’élection des municipalités, la police remise entre leurs mains, l’élection et la responsabilité de tous les magistrats, le droit absolu de presse, de réunion, d’association, l’expropriation [réquisition et mise en commun] de toutes les denrées de première nécessité, le rationnement, l’armement de tous les citoyens, l’envoi de commissaires pour faire lever la province » : un vrai programme révolutionnaire, qui sera en grande partie appliqué par la Commune. Evidemment, « les bourgeois crièrent au Prussien ».

Les quatre longs mois du siège de Paris rendent claire aux yeux du peuple la trahison des gouvernants : la Commune sera d’abord un sursaut patriotique, un geste de fierté nationale, avant d’être un mouvement social révolutionnaire – c’est d’ailleurs ce trait qui lui vaudra l’appui essentiel de la petite bourgeoisie radicale. « Quel est donc leur but ? [du gouvernement] Leur but est de traiter. Depuis les premières défaites, ils n’en ont pas d’autre. Les revers qui exaltaient leurs pères [allusion à 1792, Danton, Valmy] avaient mis les hommes de la Gauche au ras des députés impériaux. Devenus Gouvernement, ils battent la même chamade, expédient M. Thiers quêter la paix par toute l’Europe, et Jules Favre à Bismarck. Quand tout Paris leur crie “Défendez-nous, chassons l’ennemi”, ils applaudissent, acceptent, et tout bas ils disent : “Tu vas traiter”. Il n’y a pas dans l’histoire de trahison plus haute. »

Paris capitule le 28 janvier 1871. Une Assemblée nationale est rapidement élue (« Au coup de sifflet des élections, le décor si laborieusement préparé apparut tout d’une pièce, montrant les conservateurs enrégimentés, debout, leurs listes à la main »). De majorité monarchiste, elle s’installe d’abord à Bordeaux, mais pendant la Commune elle siègera, comme chacun sait, à Versailles.

À Paris, « une seule pensée occupait tous les cœurs : l’union des forces parisiennes contre les ruraux triomphants. La garde nationale, c’était le Paris viril tout entier [...] On décida que les bataillons se grouperaient autour d’un Comité central. » Les membres, qui sont-ils ? « Les agitateurs du siège, les socialistes de la Corderie, les écrivains en renom ? Nullement. Il n’y a parmi les élus aucun nom ayant notoriété quelconque. [...] Dès le premier jour, l’idée de la fédération apparut ce qu’elle était, républicaine, non sectaire, par cela même irrésistible. » Lissagaray, on le sent, aime cette idée du pouvoir de n’importe qui : « Depuis le matin du 10 août 1792, Paris n’avait pas vu un tel avènement d’obscurs. »

Au mois de mars 1871, la tension s’accroît entre l’Assemblée qui a mis Thiers à la tête du gouvernement, et le peuple parisien. On vote que tous les loyers qui n’avaient pas été payés pendant le siège seront immédiatement exigibles. « Trois cent mille ouvriers, boutiquiers, façonniers, petits fabricants et commerçants qui avaient dépensé leur pécule pendant le siège et ne gagnaient encore rien furent jetés à la merci du propriétaire et de la faillite [...] La mine ainsi chargée, l’Assemblée s’ajourna au 20 mars après avoir obligé M. Thiers à lui affirmer qu’elle pourrait délibérer à Versailles “sans craindre les pavés de l’émeute”. »

Cette mine chargée va exploser le 18 mars : dans la nuit, Thiers envoie l’armée saisir les canons de la garde nationale entreposés à Montmartre et autres lieux du Paris populaire – ces canons avaient été payés par les gardes nationaux, ils leur appartenaient. Au matin, les faubourgs s’éveillent. « Autour des laitières, devant les marchands de vin, on parle à voix basse ; on se montre les soldats, les mitrailleuses braquées contre les voies populeuses [...] Les femmes partirent les premières, comme dans les journées de Révolution. Celles du 18 mars, bronzées par le siège – elles avaient eu leur double ration de misère – n’attendirent pas leurs hommes. Elles entourent les mitrailleuses, interpellent les chefs de pièce : “C’est indigne ! qu’est-ce que tu fais là ?” Les soldats se taisent. Quelquefois un sous-officier :“Allons, bonnes femmes, éloignez-vous !” » Le général Lecomte, cerné à Montmartre, « commande trois fois le feu. Ses hommes restent l’arme au pied. La foule se joint, fraternise, arrête Lecomte et ses officiers. » (Lecomte sera fusillé le jour même avec un autre général, Clément Thomas, l’un des bouchers des journées de juin 1848).
À onze heures, « le peuple a vaincu l’agression sur tous les points, conservé presque tous ses canons, gagné des milliers de fusils. Les bataillons fédérés sont debout ; les faubourgs se dépavent ». Le 19 au matin, « Le drapeau rouge est à l’Hôtel de Ville. Avec les brouillards du matin, l’armée, le gouvernement, l’administration se sont évaporés. Des profondeurs du faubourg Saint-Antoine, de l’obscure rue Basfroi, le Comité central [de la garde nationale] est projeté en tête de Paris, au grand soleil du monde. » Il envoie des délégués s’emparer des ministères et des différents services : « Varlin et Jourde allèrent aux Finances ; Eudes à la Guerre ; Duval et Raoul Rigault à la Préfecture de police ; Bergeret à la Place ; Edouard Moreau eut la surveillance de l’Officiel et de l’Imprimerie [nationale]. » Presque aucun de ces délégués ne survivra à la Commune.

« L’honneur, le salut du Comité central fut de n’avoir qu’une pensée, rendre le pouvoir à Paris ». Pour cela, il organise des élections, si libres que l’on voit élire plusieurs conservateurs, adversaires du Comité. Le lendemain, 28 mars, « deux cent mille misérables vinrent à l’Hôtel de Ville installer leurs élus. Les bataillons, tambour battant, le drapeau surmonté du bonnet phrygien, la frange rouge au fusil, grossis de lignards, artilleurs et marins fidèles à Paris, descendirent par toutes les rues sur la place de Grève, comme les affluents d’un fleuve gigantesque [...] Le bruit s’arrête, on écoute. Les membres du Comité central et de la Commune, l’écharpe rouge en sautoir, viennent d’apparaître sur l’estrade. Ranvier : “ Le Comité central remet ses pouvoirs à la Commune” [...] Un seul cri répond, fait de toute la vie de deux cent mille poitrines : “ Vive la Commune !” Les képis dansent au bout des baïonnettes, les drapeaux fouettent l’air. Aux fenêtres, sur les toits, des milliers de mains agitent des mouchoirs. Les coups précipités des canons, les musiques, les clairons, les tambours se fondent dans une formidable communion. »
Lissagaray consacre une très large place – presque la moitié du livre – aux causes profondes de l’échec de la Commune et du désastre final. Il cherche, on le sent, à en tirer les leçons pour une prochaine fois. Vingt-six ans plus tard, il résume ces raisons dans sa réponse à une enquête lancée par la Revue Blanche :

– Comment résumeriez-vous les causes de la chute de la Commune ?
– N’avoir pas occupé le Mont-Valérien, avoir attendu au 3 avril pour marcher sur Versailles, furent les fautes capitales du début. L’ingérence du Comité central dans les affaires après les élections, le manifeste-scission des vingt-deux de la minorité (15 mai) , la manie qu’eut la Commune de légiférer alors qu’il fallait combattre et préparer la lutte finale, furent des germes de défaite. Et une fois Versailles dans Paris, la défaite fut hâtée par la proclamation de Delescluze du 22 mai, flétrissant toute discipline, par la dispersion des membres de la Commune dans leurs quartiers, par la presque inaction du parc d’artillerie de Montmartre, par l’incendie de l’Hôtel de Ville. [...] Il eût fallu deux cents barricades préméditées, stratégiques, solidaires, que dix mille hommes eussent suffi à défendre sans fin.

Les pauvres barricades non préméditées et non solidaires de la Commune ne vont pas tenir plus d’une semaine : « Ce ne sont plus les redoutes traditionnelles, hautes de deux étages. La barricade improvisée dans les journées de Mai est de quelques pavés, à peine à hauteur d’homme. Derrière, quelquefois un canon ou une mitrailleuse. Au milieu, calé par deux pavés, le drapeau rouge couleur de vengeance. À vingt, derrière ces loques de remparts, ils arrêtèrent des régiments. »

La lutte se circonscrit rapidement aux quartiers populaires du nord et de l’est. Le 23 mai, Montmartre est pris, et c’est le début des massacres : « L’état-major versaillais commence des holocaustes aux mânes de Lecomte et de Clément Thomas. Quarante-deux hommes, trois femmes et quatre enfants, ramassés au hasard, sont conduits au n° 6 de la rue des Rosiers, contraints de fléchir les genoux, tête nue, devant le mur au pied duquel les généraux ont été exécutés le 18 mars. Puis on les tue. » La Commune s’est repliée sur la mairie du XIe arrondissement. Les barricades du boulevard Voltaire arrêtent les Versaillais qui occupent la place du Château-d’Eau [de la République]. « Nous aperçûmes (toujours le « nous » de Lissagaray, qui était là, au plus fort du danger) Delescluze, Jourde et une cinquantaine de fédérés marchant dans la direction du Château-d’Eau. Delescluze dans son vêtement ordinaire, chapeau, redingote et pantalon noir, écharpe rouge autour de la ceinture, peu apparente comme il la portait, sans armes, s’appuyant sur une canne. [...] À cinquante mètres de la barricade, le peu de gardes qui ont suivi Delescluze s’effacent, car les projectiles obscurcissent l’entrée du boulevard. Le soleil se couchait derrière la place. Delescluze, sans regarder s’il était suivi, s’avançait du même pas, le seul être vivant sur la chaussée du boulevard Voltaire. Arrivé à la barricade, il obliqua à gauche et gravit les pavés. Pour la dernière fois, cette face austère, encadrée dans sa courte barbe blanche, nous apparut, tournée vers la mort. Subitement, Delescluze disparut. Il venait de tomber foudroyé, sur la place du Château-d’Eau. »

Les dernières barricades de la Commune (plusieurs rues se disputent l’honneur d’avoir abrité la dernière) se dressent sur les pentes de Belleville. Elles tombent une à une dans la journée du dimanche, sous un soleil radieux. « La fusillade s’assoupit ; il y a de longs silences. Le dimanche 28 mai, à midi, le dernier coup de canon fédéré part de la rue de Paris [de Belleville] que les Versaillais ont prise. La pièce bourrée à double charge exhale le suprême soupir de la Commune de Paris. »

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Lissagaray échappe aux fusillades en masse, aux conseils de guerre, aux pontons-bagnes de Brest, à la déportation en Guyane : il parvient à se cacher chez une « fille publique », puis à passer en Belgique et, de là, en Angleterre, principal refuge des proscrits de la Commune. Au chapitre XXXVI, il décrit la vie des communards à Londres : « Les ouvriers trouvèrent vite de l’emploi, beaucoup étant de l’élite », ciseleurs, peintres sur porcelaine, graveurs sur métaux, sculpteurs sur ivoire, tous ces métiers artisanaux qui étaient au cœur du Paris révolutionnaire. « Les femmes, couturières, fleuristes, modistes, lingères, imprégnées du goût parisien furent aussitôt accaparées dans les ateliers et créèrent des modèles ». Les débuts sont plus difficiles pour « les proscrits sans métier manuel, employés, professeurs, médecins, hommes de lettres », qui donnent des leçons de français, comme Brunel qui « à l’École navale de Dartmouth, enseigne les enfants du prince de Galles », ou parviennent à reprendre leur activité artistique, comme le sculpteur Dalou ou le peintre Tissot. Parmi les proscrits, les disputes sont fréquentes (en particulier entre Vallès et Lissagaray) : « Sans doute, la proscription de 1871 eut ses groupes ennemis et ses amertumes – toutes les proscriptions sont ravinées de haine – mais on se retrouvait tous derrière le cercueil d’un camarade qu’enveloppait le drapeau rouge ... »

À Londres, l’un des points de ralliement des proscrits est la maison de Karl Marx, où Lissagaray devient un familier. Une longue et douloureuse histoire d’amour s’engage entre Lissa et Tussy (Eleonor), la plus jeune des filles de Marx. Le père Marx s’y oppose absolument: un Français (Marx se méfie de ces petits bourgeois proudhoniens) et pauvre de surcroît. La mère de Tussy, Jenny Marx, est elle aussi hostile à l’union de sa fille avec un homme qui a le double de son âge (Lissa a 34 ans et Tussy 17). L’aînée des filles Marx, Laura, mariée à Paul Lafargue, est également opposée à Lissagaray – qui en gardera rancune à Lafargue toute sa vie. Pour finir, Tussy cède à sa famille, mais en mars 1874, elle écrit à son père : « Je désire savoir, cher Mohr (surnom habituel de Karl Marx) quand je pourrai à nouveau voir L. C’est tellement dur de ne jamais le voir. Ne pourrais-je pas, de temps en temps, faire une petite promenade avec lui ?  » La pauvre Tussy sera l’auteur de la première traduction anglaise de l’Histoire de la Commune de Lissagaray (1886).

En 1873 paraît à Bruxelles La Vision de Versailles, brochure où Lissagaray donne la parole aux morts de la Commune contre les Versaillais, en une sorte de réquisitoire funèbre : « Vous avez massacré trente mille hommes, proscrit, banni, emprisonné, déporté vingt mille autres. L’échafaud politique relevé, la France abaissée aux pieds de Bismarck, enchaînée au dedans, la proie certaine du premier général audacieux qui voudra la prendre, voilà votre œuvre ! C’est assez. Rendez-nous compte de notre sang. »

La première édition de l’Histoire paraît à Bruxelles en 1876, à la librairie Kistemaekers. Elle ne passe pas inaperçue des services de police, et sa diffusion est interdite en France. Vingt ans plus tard, une édition largement augmentée par de longues recherches sort à Paris chez Dentu. Lissagaray, de retour en France après l’amnistie de 1880, a repris le combat. Il crée un journal, La Bataille, animé par d’anciens communards, « qui appartiendra à tous ceux qui veulent la suppression des classes par l’avènement des travailleurs ». Ni marxiste, ni guesdiste et encore moins broussiste (le mouvement de Paul Brousse, opposé à la lutte des classes), le journal prône sans cesse l’union de tous les révolutionnaires. Il soutient les luttes ouvrières, s’oppose aux expéditions coloniales, participe activement à la lutte contre la tentative antirépublicaine du général Boulanger. Jusqu’au bout, Lissagaray ne désarme pas.

À sa mort, en 1901, son cercueil est suivi jusqu’au Père-Lachaise par deux mille amis, parmi lesquels des anciens de la Commune, Paschal Grousset, Charles Longuet, Maxime Lisbonne, Maxime Vuillaume et Edouard Vaillant qui prononcera l’éloge funèbre de celui qu’un journaliste du moment décrit comme « un caractère entier, spirituel, intraitable avec les arrivistes, puissants ou non, sans pitié pour les renégats, dur pour lui-même, peu indulgent avec les autres, : la plume et l’épée toujours aiguisées  ». C’est cette plume aiguisée qui vaudra à Lissagaray de parvenir vivant jusqu’à nous avec son Histoire de la Commune de 1871.


Préface à l’édition anglaise de L’histoire de la Commune de 1871 (Verso)