LITTÉRAIRE, SANS AMOUR.
Un grand mandarin philosophique des années 1930, Léon Brunschvicg, a dit un jour : « Le mot militaire salit tout ce qu’il touche. Exemples : justice militaire, médecine militaire, musique militaire. » De nos jours, la formule pourrait, me semble-t-il, s’appliquer au mot littéraire. Exemples : prix littéraires, rentrée littéraire, critique littéraire.
Des prix littéraires, tout le mal a été dit depuis longtemps. Alors, pourquoi continuer à faire de ces prix des « événements » (littéraires) ? Pour plusieurs raisons. La première est que malgré tout, les prix font vendre. Le plus consternant des Goncourt s’écoulera quand même bien à 100 000 exemplaires. La seconde raison est que l’attribution des prix a l’attrait d’un championnat : les grandes maisons ont chacune leurs poulains qu’il faut absolument placer en tête. Parfois, c’est un outsider, un coureur d’une « petite maison » qui gagne et le bon peuple applaudit. Troisième raison : la vanité. Faire partie du Renaudot, être président du Médicis étranger, c’est être invité, sollicité, c’est devenir vraiment quelqu’un – une occasion à ne pas laisser passer.
La rentrée littéraire, cet automne, va jeter sur le marché plus de 700 nouveautés. Chaque année, de malheureux journalistes sont désignés pour déplorer cette « inflation ». Mais il n’est jamais question des raisons pour lesquelles l’industrie du livre est la seule qui réagisse à une contraction de la demande par une augmentation de l’offre, comme disait Jérôme Lindon. Ces raisons, on s’en doute un peu, sont économiques et financières. Tout d’abord, plus on tient de place sur les tables et les têtes de gondole et moins on en laisse aux concurrents : il faut occuper le terrain pour ne pas en être chassé. Deuxièmement, dans l’industrie du livre, le secteur le plus rentable est la distribution (paquet, ficelle, facture, acheminement...) : plus il y aura de volumes dans les tuyaux et meilleurs seront les résultats. Troisièmement, ce sont les libraires qui assurent les frais financiers de l’hyperproduction des éditeurs : les invendus qu’ils renvoient (les « retours ») leur sont remboursés de longs mois après qu’eux-mêmes les aient payés. L’ « inflation de la rentrée littéraire », c’est tout bénéfice pour l’édition industrielle.
La critique littéraire, si l’on met de côté de bons sites internet et quelques revues à petite diffusion comme l’excellent Matricule des anges, si l’on admet qu’il n’est jamais question de vrais livres à la télévision et qu’à la radio, la part qui leur était consacrée fond d’année en année (témoin la suppression de l’Atelier littéraire sur France Culture), la critique littéraire donc se résume aux cahiers livres des principaux quotidiens. Leur épaisseur se réduit régulièrement, ce qui n’est pas très grave car la plupart des articles n’ont aucun intérêt. Les grands groupes d’édition sont aussi de grands annonceurs, et ceux qui payent des encarts publicitaires aiment qu’on parle de leurs livres, de préférence pour en dire du bien : d’où ces critiques dithyrambiques de faux livres ou de livres nuls, d’où les publicitaires n’auront qu’à tirer de petites phrases pour meubler leurs placards. Et puis, les journalistes, surtout littéraires, sont très souvent des auteurs en puissance (ou confirmés) et pratiquent donc ce sport peu spectaculaire mais bien utile qu’est le renvoi d’ascenseur.
La critique littéraire est une activité qui fait partie de l’industrie de l’entertainment. L’industrie ne réserve aucune place à l’amour. C’est pourquoi il est aujourd’hui inimaginable de tomber sur une critique qui dirait par exemple : « Ne soyez donc pas étonnés que, depuis dix mois que cette œuvre surprenante a été publiée, il n’y ait pas eu un seul journaliste qui l’ait lue, ni comprise, ni étudiée, qui l’ait annoncée, analysée et louée, qui même y ait fait allusion. Moi qui croît m’y connaître un peu, je l’ai lue pour la troisième fois ces jours-ci : j’ai trouvé l’œuvre encore plus belle, et j’ai senti dans mon âme l’espèce de bonheur que cause une bonne action à faire. » C’est la critique de La Chartreuse de Parme dans la Revue de Paris et celui « qui croît s’y connaître un peu », c’est Balzac.


Texte paru dans Politis