LES NOMS DES RUES DE PARIS.
Pour passer de la place de la République au canal Saint-Martin, on a le choix entre la rue Beaurepaire et la rue Léon-Jouhaux. Nicolas Beaurepaire, qui commandait pendant la Révolution le régiment de Maine-et-Loire, dirigeait en septembre 1792 la défense de Verdun assiégé par les Prussiens. Le conseil municipal ayant décidé de capituler, Beaurepaire se tira une balle dans la tête. La Convention vota le transfert de sa dépouille au Panthéon. Léon Jouhaux, lui, organisa avec l’argent américain la scission du mouvement syndical français au moment des grandes grèves insurrectionnelles de 1947. Il reçut en 1951 le prix Nobel de la paix. Ainsi, au gré des majorités municipales et de l’esprit du temps, la gloire et l’infamie voisinent-elles sur les plaques bleues où sont inscrits les noms des rues de Paris.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant très longtemps, ces rues ont porté des noms qui n’avaient rien de politique. Rue des Lavandières-Sainte-Opportune, rue Gît-le-Cœur, rue du Chat-qui-Pêche, rue des Blancs-Manteaux : ces noms poétiques, qui se lisent dans les quartiers datant du Moyen-Âge ou de l’Ancien Régime, étaient liés à un caractère, à un détail particulier de la rue. Ils étaient là pour désigner et non pour honorer qui que ce soit. Les rares exceptions étaient les noms de membres de la famille royale – comme la place et la rue Dauphine, en l’honneur du dauphin, le futur Louis XIII – ou de grands ministres comme Richelieu, Colbert ou Mazarin, mais dans ce cas le nom de la rue était lié à l’hôtel que ces personnages illustres s’y étaient fait construire.
Souvent, c’était une enseigne qui servait à désigner la rue – du Roi Doré, de la Lune, de la Colombe, de l’Arbre-Sec. Ailleurs, c’était un propriétaire local comme Simon-le-Franc, Aubry-le-Boucher ou Bertin-Poirée. Parfois, le nom évoquait le métier qui s’exerçait là : Ferronnerie, Verrerie, Coutellerie ou Grande-Truanderie. Parfois encore il venait d’une église ou d’un couvent que la rue longeait ou desservait : rue des Nonnains-d’Hyères, des Haudriettes, des Prêtres-Saint-Séverin ou la rue Saint-Martin qui menait au grand prieuré de Saint-Martin des Champs, l’actuel Conservatoire des Arts et métiers.
La Révolution abolit les « Saints » et débaptisa les rues trop marquées d’Ancien Régime : la rue Notre-Dame des Victoires devint ainsi la rue des Victoires Nationales, la place Vendôme devint la place des Piques, la rue Royale, la rue de la Révolution et la rue des Francs-Bourgeois, la rue des Francs-Citoyens. Mais les seuls êtres humains de l’éphémère toponymie révolutionnaire furent les grands martyrs : place Chalier (de la Sorbonne), rue Marat, (de l’Ecole-de-Médecine).
C’est sous l’Empire que pour la première fois les noms de rues furent massivement utilisés à la gloire du régime : les victoires – Lodi, Castiglione, Marengo, Rivoli, Austerlitz, Iéna – et les morts au combat – Desaix (tué à Marengo), Bourdon, Castex, Morland, Valhubert (morts à Austerlitz). Napoléon III suivra l’exemple de son oncle : parmi les nouvelles voies percées par Haussmann, plusieurs portent le nom des victoires en Crimée – L’Alma, Malakoff, Sébastopol – ou sur les Autrichiens en Italie – Magenta, Solférino, Palestro, Turbigo.
Au début de la IIIe République, il fallait trouver beaucoup de nouveaux noms, aussi bien dans les quartiers centraux, où les tracés haussmanniens étaient encore en chantier, qu’à la périphérie où s’achevait l’annexion des villages de la couronne, d’Auteuil à Montmartre, des Batignolles à Belleville. Dans la liste de ces noms transparaît la lutte entre le conseil municipal, anticlérical, radical et socialiste, et le préfet de la Seine, qui suivait les consignes du ministre de l’Intérieur. Il est cependant un point qui semble avoir fait consensus : la glorification de l’épopée coloniale, de l’Algérie (rue de la Smala, de la Mouzaïa, de Constantine) – au Tonkin (rue de Sontay) et même à la Chine (rue de Pali-Kao), sans compter les nombreux officiers qui avaient gagné galons et étoiles dans ces campagnes, comme Bugeaud, Lamoricière, Lamy, Marchand, Gouraud, Mangin, Faidherbe etc.
Anticléricaux et dreyfusards réussirent à donner à la rue des Rosiers, qui montait vers le Sacré-Cœur en cours de construction, le nom du Chevalier de la Barre, roué en 1766 pour blasphèmes et irrespect envers une procession. De même, le nom d’Étienne Dolet, imprimeur humaniste brûlé en 1546 pour diffusion de l’athéisme, fut donné à une petite rue menant à l’église de Ménilmontant. Les élus de gauche parvinrent même à faire célébrer quelques unes des figures de la Commune, avec les rues Charles-Delescluze, Eugène-Varlin, Jules-Vallès, Jean-Baptiste-Clément ou la place Jules-Joffrin.
Mais l’audace des édiles avait ses limites. S’agissant de la Révolution, ils choisirent d’honorer des dantonistes – Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Héraut de Séchelles et Danton lui même – et des Girondins, comme Vergniaud, Pétion ou Condorcet. On trouve même dans les beaux quartiers des voies qui commémorent des thermidoriens présentables comme Cambon, Carnot ou Boissy d’Anglas. Mais ce n’est pas à Paris, c’est en banlieue, dans l’ex-ceinture rouge que l’on peut trouver des rues Marat, Robespierre, Varlet ou Babeuf. Il existe bien une rue Saint-Just à Paris, mais elle est difficile à trouver, coincée entre le dos du lycée Honoré de Balzac et le boulevard périphérique : personne n’y habite, vu qu’elle longe le mur d’entrée du cimetière des Batignolles.
À la Libération, le conseil municipal socialo-communiste donna à plusieurs voies importantes les noms de morts de la Résistance : Corentin Cariou et Corentin Celton, Marx Dormoy, Jean-Pierre-Timbaud fusillé à Chateaubriand, le colonel Fabien tué sur le front d’Alsace en 1945, Léon-Maurice Nordmann, du réseau du musée de l’Homme. Dans la liste, on trouve même une femme, Danielle Casanova. Et dans la foulée, le conseil décida en 1946 de donner le nom de place Robespierre à la place du Marché-Saint-Honoré – emplacement du couvent des Jacobins et du célèbre club dont Robespierre fut l’animateur et l’orateur le plus en vue. L’anomalie ne dura que quatre ans : en 1950, le conseil passé à droite supprima de la carte parisienne ce nom détesté.
Plus récemment, la construction d’un nouveau quartier autour de la Bibliothèque nationale de France offrait une occasion exceptionnelle d’honorer la littérature moderne. Mais les noms choisis sont révélateurs des goûts littéraires de nos édiles : ni Sartre, ni Genet, ni Beckett, ni Foucault – mais François Mauriac, Jean Anouilh, Georges Duhamel et Marguerite Duras .
Aujourd’hui, les voies nouvelles à baptiser devenant rares, on donne des noms à de simples carrefours : places Hannah Arendt ou Henri Krasucki à Belleville, place Michel Debré à Saint-Germain des Prés. Mais on pourrait mieux faire : pourquoi ne pas débaptiser des voies dont le nom est comme un déshonneur urbain : la place Napoléon III devant la gare du Nord, l’avenue Mac Mahon – général capitulard, président factieux, crétin notoire – , la rue Thiers, dont on pourrait penser qu’elle n’est pas possible à Paris, la rue Alexis-Carrel, faux savant, eugéniste et vichyste. Et parmi les 71 généraux dont une rue porte le nom, combien de criminels des guerres coloniales, combien de bourreaux du peuple parisien mériteraient de rentrer dans l’anonymat... On pourrait les remplacer par des femmes, presque absentes des plans de Paris si l’on excepte les saintes et les sœurs. On pourrait y ajouter des personnages romanesques : Lucien de Rubempré ou Charles Swann ont sans doute plus de titres à avoir une rue à leur nom dans Paris que bien des vieilles gloires bourgeoises et académiques.

Pour la rédaction de cet article, j’ai utilisé l’Histoire et mémoire du nom des rues de Paris, d’Alfred Fierro (Parigramme, 1999) et l’indépassable Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet (Editions de Minuit, 1961)


Atricle paru dans Le Monde diplomatique (juin 2010)