ASSIS SUR DES BAÏONNETTES.
Quelle étrange idée que de faire des plans pour le Grand Paris ! Le Grand Paris existe déjà, il est là sous nos yeux. Sa population s’élève à environ dix millions d’habitants, deux dedans et huit dehors. Ceux qui vivent dedans sont blancs pour la plupart, sauf dans les trois derniers arrondissements à deux chiffres, ceux du nord-est où l’on trouve à la fois des Blancs, des Arabes, des Noirs et des Chinois. Mis à part ces quartiers-là, la population qui vit au dedans a les moyens de le faire, c’est-à-dire de payer des loyers à quatre chiffres. Les boutiques y sont chères et de bon goût, les restaurants pleins et les touristes enchantés. La police est discrète et courtoise, la justice compréhensive, et l’on trouve là tout ce que le pays compte de mieux en matière de journalistes, d’artistes et de sociologues quand ils ne sont pas sur le terrain.
Ce terrain est souvent constitué par ceux du dehors. Ils sont séparés du dedans par une barrière dont les points de repère sont des portes. On reconnaît facilement ces portes car il en part des autobus qui ont deux chiffres vers le dedans et trois vers le dehors. Ceux-ci sont d’ailleurs de modèle plus ancien et ils ne roulent pas la nuit. Les gens du dehors travaillent souvent dedans, comme caissières, vigiles, ou préposés à des tâches comme le nettoiement,
les chantiers et les livraisons. Pour passer de leur logement dehors – dans des quartiers qu’on appelle souvent « sensibles » sans qu’il soit jamais précisé en quoi consiste cette sensibilité – à leur travail dedans, ils transitent volontiers par la station Châtelet du RER, dont le centre est si animé qu’on lui a donné le nom de flipper. Ceux qui n’ont pas de travail (et ils sont nombreux, surtout parmi les Arabes et les Noirs qui comptent pour beaucoup dans la population du dehors) ont l’avantage d’éviter le flipper. Ils peuvent, comme les autres du reste, profiter de la présence de la police qui patrouille en armes et en rangs dans les quartiers ayant fait preuve à l’occasion d’une excessive sensibilité.
Certains pensent que la séparation dedans-dehors constitue un apartheid. Quoi qu’il en soit, on voit mal comment les grands gestes des architectes et urbanistes officiels pourront casser la barrière physique et politique qui coupe le dedans du dehors et faire du Grand Paris une ville pour tous ses habitants.

Quelle autre étrange idée que de demander que l’on négocie – que l’on retourne à la « table des négociations » – pour trouver une solution à ce qu’on persiste à appeler le « conflit » israélo-palestinien. Pourtant déjà là, sous nos yeux, depuis quarante-trois ans, entre le Jourdain et la mer il existe un État unique, avec un gouvernement, une administration, une armée, et une population qui, comme celle du Grand Paris, se monte à une dizaine de millions d’êtres humains. Si les choses ne vont pas bien dans cet État unique, c’est que cette population est divisée en deux groupes dont l’un a tous les droits et l’autre n’en a aucun. Ceux qui ont tous les droits habitent surtout l’ouest du pays, dans ce qui était l’État d’Israël avant la guerre de 1967. Mais ils sont aussi de plus en plus nombreux dans l’est, comme colons ou comme soldats, au-delà du mur de séparation qu’ils ont édifié pour se protéger des entreprises de ceux qui n’ont aucun droit. Pour eux, les juifs israéliens, la vie est tranquille et l’on s’accorde à dire que Tel Aviv est l’une des villes du monde où les fêtes sont les plus brillantes, les artistes les plus créatifs et la presse la plus libre.
Parmi ceux qui n’ont aucun droit – les Palestiniens – il y a ceux à qui la notion même de droit est refusée, les habitants de la bande de Gaza, soit plus d’un million d’êtres humains dans un rectangle de 30 km sur 10, entouré de barbelés sur trois côtés avec la mer pour quatrième. La plupart des autres Palestiniens vivent à l’est du mur de séparation. Ils ne peuvent ni se déplacer librement, ni aller vivre ailleurs, ni se marier avec n’importe qui, ni acheter des terres. Ils ont sur le dos l’Autorité palestinienne, organisation de supplétifs soutenue par ceux qui ont tous les droits, qui a pour mission de prévenir et réprimer tout mouvement sérieux de mécontentement.

Certains considèrent que la séparation entre ces deux groupes humains constitue un apartheid, mais des juristes sud-africains en visite ont expliqué que le terme ne convenait pas, car jamais le pouvoir blanc d’Afrique du Sud n’avait envoyé des avions pour bombarder Soweto. En tous cas, on ne voit pas comment la ronde des envoyés spéciaux américains pourrait permettre de transformer cet État unique en État de tous ses citoyens, libres et égaux en droits.

À Paris comme en Palestine, ce qui prévaut, c’est un déni de réalité. Ceux qui sont aux bonnes places cherchent à maintenir le statu quo. Pour prouver le contraire – leur volonté que les choses changent – ils se servent d’architectes ici et de diplomates là-bas. Mais ils devraient se souvenir que la réalité déniée finit toujours par se venger et que, comme disait Talleyrand, « on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus ».


Texte paru dans Politis le jeudi 20 mai 2010