RÉPONSE À UN MALIN.
Dans Libération du 9 décembre, Laurent Joffrin s’interroge sur « ce que pensent vraiment les militants de Tarnac ». Pour répondre, il ne va pas chercher dans les textes où les inculpés de Tarnac ont exprimé eux-mêmes et assez nettement leur façon de voir. Il s’en tient à un article que j’ai récemment écrit pour son journal, et à un livre, L’Insurrection qui vient, que j’ai édité à La Fabrique il y a bientôt trois ans. Il y aurait tout lieu de voir dans l’article de Joffrin une attaque personnelle contre celui qu’il désigne comme un « théoricien d’une sombre radicalité ». Bien que j’aie du mal à me reconnaître dans l’un ou l’autre de ces trois mots, je ne répondrai pas à son article sur ce plan-là. À dire vrai, je n’y aurais pas répondu du tout si l’on n’y trouvait pas, concentrées, quelques-unes des opérations intellectuelles qui servent depuis longtemps au maintien de l’ordre.

Gandhi, à qui l’on demandait ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, répondit : « C’était une bonne idée. » On pourrait faire le même éloge ironique de toutes les valeurs dont Joffrin prend la défense : libertés publiques, droits de l’homme, État de droit, démocratie – qui pourrait être contre ? Ce que nous disons – j’emploie le « nous » non comme pluriel de majesté mais parce que je ne suis pas seul à le dire – c’est que ces belles notions ne correspondent aujourd’hui à aucune réalité : des mots usés dont la signification s’est effacée à force de servir de masques de vertu à des pratiques de gouvernement qui les démentent point par point.

Il faut, nous dit Joffrin, défendre l’État de droit, c’est-à-dire, par exemple, charger la police et la justice, de plus en plus indistinctes dans leur rôle, de « sécuriser » les zones de non droit, vaste territoire d’où émergent la jungle de Villiers-le-Bel, la dalle d’Argenteuil ou la cité des 4000 à la Courneuve. Mais ce que l’affaire de Tarnac a rendu évident, c’est que l’appareil d’État tout entier est devenu une zone de non droit où, par exemple, le ministère de l’Intérieur peut mobiliser les services de l’antiterrorisme pour créer, quand les circonstances l’exigent, un ennemi intérieur sur mesure. Dans ce système, les seuls à avoir des droits, et même tous les droits, sont les séides de l’oligarchie régnante et ceux qui leur ressemblent. Les autres ont comme droits d’être sur écoute, fichés, chassés au faciès, fouillés à corps. Ils ont en outre le droit imprescriptible à la comparution immédiate s’ils ont manifesté trop clairement leur mécontentement.
C’est précisément au nom de la défense de l’État de droit que le droit est sans cesse bafoué.

Cet État, on y applique selon Joffrin les règles de la démocratie, emblème auquel on ne saurait toucher sans être suspect de penchants totalitaires. Pourtant, personne ne pense sérieusement que le peuple se gouverne lui-même, ce qui est malgré tout le sens du mot : au contraire, toute irruption populaire qui vient compromettre pour un temps le monopole des gestionnaires éveille parmi eux une constante terreur et, le moment venu, une juste répression exercée du reste au nom du peuple français. Pour mesurer à quel point le mot de démocratie est vide de sens, il suffit de prononcer à haute voix l’expression «  représentants du peuple » et de comptabiliser les rires.

Restent les libertés publiques, vis-à-vis desquelles le rire n’est pas de mise. Si elles existaient, elles seraient communes à tout le monde, ce qui est le sens même du mot « public ». Dans la réalité, les libertés sont aussi également réparties que les places, les richesses et le pouvoir. Les millions de femmes et d’hommes qui travaillent pour des salaires de misère ont l’entière liberté de résilier leur contrat si leur condition leur semble intolérable. Les millions de chômeurs ont la liberté tout aussi entière de refuser les humiliations subies dans les locaux des pôles emplois et de ne plus toucher le RSA. Les sans-papiers sont libres, eux aussi, de quitter volontairement le territoire où ils n’ont pas « vocation » à séjourner. Dans les fourgons cellulaires, celui qui voyage couché sur le plancher et menotté dans le dos a toute liberté pour expliquer à ceux qui sont assis sur lui le sens de l’expression « droits de l’homme ». La liste est longue des libertés accordées aux pauvres, aux précaires, aux Noirs, aux Arabes, aux Roms. Et s’ils ne sont pas contents, toutes sortes de moyens sont prévus pour leur faire payer leur ingratitude.

À longueur d’éditoriaux, Laurent Joffrin travaille au maintien de l’ordre établi. Comme il dirige la rédaction d’un quotidien dont l’image est d’être « de gauche », il lui est difficile de le faire ouvertement. C’est pourquoi il convoque ce « vieux fonds humaniste-démocratique » (ce sont mes termes, qu’il me reproche et que je maintiens) qui a tant servi, d’Adolphe Thiers à la gauche pétainiste, jusqu’à ce groupuscule de malheureux que furent naguère les gaullistes de gauche. Joffrin prétend avoir « maintes fois défendu ces derniers mois » les inculpés de Tarnac contre « les dérapages judiciaires et policiers du régime ». Il a sans doute oublié le numéro de Libération du 12 novembre 2008, le gros titre « L’ultra-gauche déraille » et l’éditorial qui reprenait sans état d’âme la version de la police : une caution de gauche au lâchage des chiens, caution qui a révulsé une bonne partie de sa propre rédaction. La date de son dernier article ne doit d’ailleurs rien au hasard : il tombe au moment où les dix de Tarnac s’exposent en décidant publiquement de ne plus se prêter à la comédie du contrôle judiciaire. Laurent Joffrin n’est nullement l’idiot qu’il fait semblant d’être, mais son article exhale comme un long ressentiment. C’est qu’il ne doit pas être facile d’être ce qu’il est et en même temps le directeur d’un journal qui s’appelait, il y a très longtemps, La Cause du peuple.


Texte paru dans Libération (22 décembre 2009) sous le titre "Tarnac, suite et fin: réponse à un malin"