QUELQUES RIDES DE PLUS.
Pour discerner ce qui a changé à Paris depuis le moment où ce livre a été entrepris, il aurait fallu revenir après une longue absence. Au lieu de quoi, pendant ces dix ans je n’ai quitté la ville que brièvement, si bien que je la vois changer comme celui qui observerait chaque jour les rides au coin des yeux d’un visage aimé. C’est que Paris intra-muros, le sujet de L’Invention, est devenu une ville d’évolution lente. Il faut du temps pour que dans un quartier les cafés kabyles se transforment en bars à la mode, pour que le prêt à porter chinois gagne une ou deux rues ou que la rénovation, comme ils disent, repousse les pauvres un cran de plus vers le boulevard périphérique.

Les transformations physiques de Paris peuvent se lire comme une lutte incessante entre l’esprit du lieu et l’esprit du temps. Soit par exemple la place sans nom formée par l’élargissement de la rue Mouffetard sous l’église Saint-Médard. Là, les vieilles boutiques de victuailles, les étals du marché, les arbres immenses qui jettent leur ombre sur le porche de l’église, les restes du petit cimetière où se pressaient les « convulsionnaires » sur la tombe du diacre Paris sous le règne de Louis XV (voir p. 000 - p.202 ed.fr.), les deux grands cafés qui se font face, tout cet empilement d’époques, de styles et d’événements donne à cette place un esprit qui ne peut se comparer à aucun autre. Là, les vieux Parisiens savent que sous leurs pieds coule la Bièvre dans sa descente vers le Jardin des Plantes et que de cet endroit partait la grande voie vers l’Italie. Esprit du lieu, donc, mais l’esprit du temps a néanmoins réussi à marquer un point : le milieu de la place est occupé par un énorme parterre fleuri centré par une fontaine. L’action conjuguée de la Voirie et des Espaces verts a tenté l’impossible : transformer cette place en l’un de ces ronds-points qui ornent par milliers les routes françaises.
Le respect de l’esprit du lieu n’a rien à faire pour moi avec la triste idée de patrimoine, pas plus que la méfiance à l’égard de l’esprit du temps ne signifie le rejet du contemporain. Au cours des vingt ou trente dernières années, certaines implantations ont d’ailleurs réussi à créer un nouvel esprit du lieu : la pyramide de I.M. Pei a donné vie à la cour du Louvre de Napoléon III, autrefois poussiéreux garage pour les conservateurs du musée, et non loin de là, c’est tout un nouveau quartier, avec ses défauts et ses qualités, qui s’est organisé autour de Beaubourg. (Je ne dis pas « Centre Pompidou », car le président Pompidou avait un goût artistique déplorable – son bureau décoré par Agam – et il était d’ailleurs opposé au projet de Piano et Rogers, lequel n’a été adopté que grâce à l’opiniâtreté du président du jury, le grand Jean Prouvé.)
Inversement, si je puis dire, le charme de certains lieux s’est dissipé depuis dix ans sans que le décor historique ait changé. Sur la place Saint-Sulpice, le café de la Mairie était un établissement où il faisait bon prendre un café aux premiers rayons de soleil – j’y ai d’ailleurs rédigé les pages de L’Invention traitant de cette place, en hommage à Georges Perec qui écrivit là sa
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (pp. 129-130 ed.fr). Le cadre est resté le même mais désormais j’évite l’endroit à cause de sa clientèle, composée de touristes chics et de dames élégantes qui se reposent après leurs emplettes dans les magasins de haute couture voisins. L’éviter, oui, mais pour aller où ? La réponse n’est pas simple tant sont devenues rares les terrasses fréquentables sur la rive gauche historique.
Parmi les agents actifs dans la détérioration urbaine de ces dix dernières années à Paris, je mettrais au premier rang le Service des espaces verts. La « végétalisation » – c’est leur mot – est un processus rampant dans tous les quartiers, frappant des lieux qui ne demandaient rien sinon qu’on les laisse en paix. Sur le trajet de l’ancien mur des Fermiers généraux (pp. 141-147 ed.fr.), les boulevards de Rochechouart et de Clichy – depuis Barbès jusqu’à la place Clichy en passant par la place Pigalle et le Moulin Rouge place Blanche – étaient divisés par un terre-plein central qui servait tantôt de garage, tantôt de terrain de football pour les gamins du quartier, tantôt encore d’endroit pour boire une dernière cannette de bière sur un banc, utilisé surtout par les touristes d’Europe de l’Est sortant des sex-shops ou des kebabs voisins. Bref, un espace vague, comme il en faut pour donner de l’air à la ville. Mais la mairie de Paris n’aime pas les espaces vagues. Sur toute la longueur de ces vieux boulevards, le Service des espaces verts a installé des plantations : à l’intérieur d’un grillage métallique, des végétaux d’une laideur particulière que l’on retrouve dans tout Paris, sélectionnés pour ne jamais fleurir et se couvrir rapidement d’une poussière sinistre.
Il peut arriver aussi que la végétalisation soit assurée par des arbustes en bacs ou pots géants, comme par exemple rue des Rosiers, dans l’ancien quartier juif du Marais : associées à la réfection du pavage avec ruisseau central, ces malingres tiges ont donné le coup de grâce à cette rue qui gardait, quelque chose, il y a encore dix ans, de son passé ashkénaze-prolétarien.

Mais il ne faut pas exagérer, ces dernières années n’ont connu aucun désastre comparable à la destruction du haut Belleville dans les années 1960 ou au ravage de la place de la Bastille par l’implantation de l’opéra de Carlos Ott vingt ans plus tard. Elles ont même vu quelques réussites, comme la promenade suspendue sur l’ancien viaduc qui menait à la gare de la Bastille, ou la passerelle de Marc Mimram, qui relie avec esprit le musée d’Orsay au jardin des Tuileries. En réalité, l’impression – très répandue – que Paris a beaucoup changé ces temps derniers est bien fondée, mais ce n’est pas tant le cadre minéral et végétal qui s’est modifié que la manière dont la ville est habitée.

Cette évolution est assez précisément localisée. Sur la rive gauche, presque rien n’a bougé. En dehors du grand Chinatown du XIIIe arrondissement, la population est restée presque uniformément blanche et bourgeoise. Les Noirs sont balayeurs, les Arabes épiciers, la police est peu visible et les rues historiques sont aussi propres que dans les zones piétonnes des villes de province. Tout a seulement un peu vieilli depuis que j’ai commencé à écrire L’Invention : le sympathique mendiant, qui officie depuis toujours dans les cinq mètres entre la librairie La Hune, à Saint-Germain-des-Prés, et le kiosque à journaux voisin, a maintenant des cheveux gris et porte des lunettes pour lire les livres que lui refilent les libraires. Plus rien ne se passe sur la rive gauche, alors que dans ma jeunesse nous n’avions presque jamais besoin de traverser la Seine : la rive droite était pour nous comme un désert lointain.
Cette rive-là n’est pas plus homogène aujourd’hui que lors des journées insurrectionnelles de juin 1848 ou pendant la Commune. Dans ce qu’on appelle de façon plutôt ironique « les beaux quartiers » – disons à l’ouest d’une ligne allant des Halles à la foire aux Puces par la rue Poissonnière, la rue du Faubourg Poissonnière et le boulevard Barbès – presque rien n’a changé en dix ans. Les Batignolles, la plaine Monceau, le faubourg Saint-Honoré, Auteuil, Passy somnolent paisiblement. L’avenue des Champs-Élysées a évolué vers le bas – j’écrivais dans les ultimes années du siècle dernier que l’avenue évoquait « le secteur duty free d’un aéroport international décoré dans un style tantôt pseudo haussmannien et tantôt néo-Bauhaus » (p. 156) : c’est toujours le cas, mais le standing de l’aéroport s’est dégradé, et l’on ne peut plus guère trouver une table pour prendre un verre hors des chaînes de fausses pizzerias, de vrais « fast-food » ou de pseudo cafés 1900.
Le Paris populaire occupe l’Est – le Nord-Est pour être précis – de la ville. On entend souvent dire qu’il s’embourgeoise lui aussi, que les précaires, les pauvres, les immigrés sont petit à petit refoulés par la progression irrésistible des « bobos » (les « bourgeois bohèmes », intellectuels, artistes, designers, journalistes, etc.) qui cultivent dans ces quartiers leur non conformisme de façade et leur antiracisme bénin, tout en faisant monter les loyers par l’intermédiaire des promoteurs immobiliers. Cette opinion est à nuancer. Il est vrai que certains lieux, naguère peu fréquentés la nuit, sont devenus les points de rencontre d’une jeunesse plus ou moins dorée : les bords du canal Saint-Martin, les alentours de la place Gambetta, la rue Oberkampf à son carrefour avec la rue Saint-Maur. A cet endroit précis, j’ai assisté il y a une quinzaine d’années au début du phénomène : dans ce coin perdu, un ancien bougnat – on appelait ainsi autrefois les débits de boisson tenus par des Auvergnats qui livraient aussi du bois et du charbon dans les étages – s’est transformé en un café chic, le Café Charbon, et à la suite de son succès, les bars ont proliféré jusqu’à envahir la rue Oberkampf et la rue Saint-Maur sur cent mètres de part et d’autre. Il est vrai aussi que des rues très pauvres et délabrées voici dix ans, comme la rue Myrha ou la rue Doudeauville, au nord de la Goutte d’Or, sont progressivement rénovées, ce qui aboutit à expulser leur population fragile d’Africains souvent sans papiers et sans travail.
Mais le Paris populaire résiste plutôt mieux qu’on ne le dit. Les Chinois à Belleville, les Arabes à la Goutte d’Or appuyés sur de solides négociants algériens propriétaires des murs de leur commerce, les Turcs au marché de la porte Saint-Denis, les Africains au marché Dejean (récemment menacé, il est vrai), les Sri-Lankais et Pakistanais sur le faubourg Saint-Denis près de La Chapelle, toutes ces accueillantes enclaves tiennent bon, et même elles gagnent ici et là du terrain. De plus, la présence dans les mêmes rues de Noirs, d’Arabes et d’une jeunesse blanche précaire et prolétarisée tend à créer des liens, en particulier pour faire front à une pression policière beaucoup plus forte qu’il y a dix ans. L’expulsion par la police des grévistes de la faim africains sans-papiers qui occupaient l’église Saint-Bernard, à la Goutte d’Or, avait suscité en 1996 une immense indignation. Elle se fondrait aujourd’hui dans le flot des arrestations, rafles et expulsions qui sont le lot commun des quartiers populaires parisiens. Je ne prétend pas que ces quartiers soient en effervescence comme à certaines périodes décrites dans la deuxième partie de ce livre (Paris rouge). Simplement, la solidarité, les actions menées en commun créent petit à petit une situation nouvelle, surtout depuis qu’en octobre-novembre 2005 les émeutes de la jeunesse des banlieues ont obligé le gouvernement à instaurer l’état d’urgence, ce qui ne s’était plus jamais produit depuis la guerre d’Algérie dans les années 1960.
Ces émeutes ont eu pour effet, entre autres, de soulever une nouvelle fois une vieille question : comment en finir avec la coupure entre Paris et sa banlieue ? Cette question paraîtra sans doute bizarre aux lecteurs anglais, habitués depuis longtemps à connaître un Grand Londres qui s’étend jusqu’à la mer. C’est que Paris a grandi d’une façon très différente de Londres : on lira plus loin comment, depuis la muraille de Philippe Auguste (1165-1223) jusqu’au boulevard périphérique de Georges Pompidou (1911-1974), la ville s’est développé par couches concentriques, comme un oignon, au rythme de ses enceintes successives. Et c’est maintenant une cité matériellement et administrativement close sur elle-même qu’il s’agit d’ouvrir, comme cela s’est toujours produit dans son histoire quand la dernière en date des enceintes formait un corset trop serré.
Au cours des dernières années, cette ouverture de Paris vers la banlieue est déjà largement réalisée du côté ouest, sur un grand arc de cercle qui va de Levallois – autrefois fief de la voiture d’occasion, et riche aujourd’hui en sièges sociaux de multinationales du show biz et de l’armement – jusqu’à Vanves et Malakoff. Sur cet arc, les conditions géographiques et sociales étaient favorables. La zone de transition (boulevard des maréchaux + boulevard périphérique, voir p. 220) n’est pas désarticulée, on peut la traverser à pied sans risquer sa vie. Et de part et d’autre, la population est homogène, blanche et plutôt fortunée.
Il en va tout autrement à l’Est de la ville. Vers 2000, j’écrivais qu’ « il faudrait un Hugo pour faire le parallèle entre la porte de la Muette et ses marronniers roses, somptueux embarcadère pour Cythère, et la porte de Pantin, infranchissable barrage de béton et de bruit, où le boulevard périphérique passe au ras des têtes avec sous lui le boulevard Sérurier enfoui dans une hideuse tranchée, où l’herbe pelée du terre-plein central est jonchée de papiers gras et de cannettes de bière, et où les seuls êtres humains à pied sont des natifs de Lvov ou de Tiraspol qui essaient de survivre en mendiant au feu rouge. » (p.281) La situation n’a guère évolué depuis. Le fossé Paris-banlieue reste béant dans ce secteur pour des raisons qui sont politiques au sens fort du terme. La population actuelle de l’ancienne « ceinture rouge » de Paris (d’Ivry et Vitry au sud à Saint-Denis et Aubervilliers au nord) est majoritairement « issue de l’immigration », c’est-à-dire composée de Noirs et d’Arabes, ceux-là mêmes (ou leurs frères) qui ont été chassés par la rénovation et la hausse des loyers. Ce processus est d’ailleurs bien dans la ligne de l’histoire de Paris où, depuis le Grand Renfermement de 1657 qui fit disparaître les pauvres, les déviants et les fous dans les bâtiments de l’Hôpital général (p.198), l’action conjuguée des urbanistes, des promoteurs et des policiers n’a jamais cessé de pousser les pauvres, les « classes dangereuses » plus loin du centre de la ville. Dans ces conditions, pourquoi diable réaliser là le Grand Paris, pourquoi risquer de récupérer en périphérie ceux qu’on a eu tant de mal à évacuer du centre ? À la demande du président de la République, la fine fleur de l’architecture officielle a récemment exposé ses projets de Grand Paris : ils ont tous des allures de gyroscopes, de centrifugeuses : il s’agit de faire tourner les pauvres autour de la ville, au loin, en évitant qu’ils n’y reviennent pour plus longtemps que leur travail de caissières ou de vigiles.
Heureusement, grâce à la crise économique rien de tout cela ne sera réalisé. Le Grand Paris se limitera à un regroupement des forces de police : la semaine dernière, il a été décidé que le préfet de police de Paris verrait son autorité étendue à tous les départements limitrophes. Mais dans l’histoire de Paris les décisions administratives sont une chose, et ce qui se passe dans la réalité en est une autre, qui peut être fort différente. Il y a des années qu’une certaine osmose a commencé à s’établir entre les quartiers populaires – de Montmartre à Charonne en passant par Belleville et Ménilmontant – et les anciens bastions prolétariens de la banlieue adjacente, Gennevilliers, Saint-Denis, Aubervilliers, Les Lilas, Montreuil... Des deux côtés, pour une partie de la jeunesse, c’est le même mode de vie, la même musique, les mêmes luttes. Il est vrai que pour passer de l’un à l’autre, il faut prendre le métro. Mais, comme l’écrit Hugo dans Notre-Dame de Paris, « une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle », et cette crue, ce ne sont pas les bureaucrates au pouvoir qui pourront l’arrêter.
E.H., juin 2009




Préface pour l’édition anglaise de "L’Invention de Paris", Verso, automne 2009