UNE UNIVERSITÉ SANS COURS NI MAÎTRES.
L’après 68 fut un moment de lecture frénétique : il fallait rattraper le temps perdu, lire les classiques de la révolution, connaître tous les héros du Tiers-Monde, tous les auteurs subversifs du moment, ceux de Vincennes, ceux d’Amérique, d’Italie et d’ailleurs – et dieu sait s’il y en avait. À Paris, le point central, le rendez-vous obligé de ceux qui voulaient comprendre ce qui s’était passé et préparer la suite se trouvait rue Saint-Séverin : son nom était, et pas pour rien, La Joie de lire. François Maspero, qui dirigeait l’établissement, était le dernier représentant d’un métier depuis longtemps disparu : celui de libraire-éditeur.

La Joie de lire n’était pas simplement une grande librairie où l’on pouvait trouver toutes sortes de livres, c’était un lieu politique depuis le combat mené contre la guerre d’Algérie, qui lui avait valu quelques plastiquages. On n’y faisait pourtant pas – sauf erreur – de ce qu’on appelle aujourd’hui des « débats », ni des « rencontres avec ». C’étaient les lecteurs qui s’y rencontraient, les amis qui s’y donnaient rendez-vous, les libraires (je ne m’en souviens pas comme de vendeuses, ou d’employées) qui discutaient avec les clients, parfois assez vivement du reste – l’époque n’était pas au relativisme ni au respect de la diversité. La librairie était ouverte tard le soir, et il fallait pousser gentiment vers la porte les derniers passionnés plongés dans Marcuse, Fanon ou dans les premiers livres d’un philosophe dont on commençait à parler, Michel Foucault, très actif dans les luttes des prisonniers. Toute nostalgie mise à part, je n’ai jamais rencontré de lieu comparable. On pourra dire que c’était l’époque qui le permettait, le sentiment d’une liberté enfin gagnée après tant d’années de grisaille, mais c’est oublier ce qu’était aussi ce moment, plein de querelles lassantes entre groupuscules rivaux, de réaction lourde, de police partout. En réalité, La Joie de lire était avant tout l’œuvre réussie de cet homme que l’on voyait traverser sa librairie comme une ombre élégante et silencieuse, gagnant les bureaux, au fond, où il travaillait à ses livres.

Avec Jérôme Lindon aux éditions de Minuit, François Maspero a publié beaucoup de ce qui fait aujourd’hui notre culture politique : Boukharine et Rosa Luxembourg, Paul Lafargue et Antonio Labriola, Franz Mehring, Alexandra Kollontaï, Victor Serge, Ernest Mandel... Les Cahiers libres, la revue Partisans, la Bibliothèque socialiste, la petite collection Maspero étaient – sont encore, dans nos bibliothèques – des sources d’inspiration pour les éditeurs actuels, et pas seulement français. Mais aucun n’est parvenu à réaliser ce qui fait de Maspero un modèle mythique et inatteignable : sa librairie et ses éditions ont été l’université politique d’une génération – une université sans cours ni maîtres, mais justement, par cela même, une université pour tous.


Texte pour le catalogue de l’exposition Maspero, La Fosse aux ours, septembre 2009