POLICE, RÉVOLUTION, POLICE.
Entre les deux parties de ce texte dont le thème est la répression, l’écart est si large que leur signature par un auteur unique a quelque chose d’improbable – à moins que la notion même d’auteur soit ici sujette à particulière caution.
La première partie, la plus longue, est publiée en novembre 1921 dans trois livraisons de l’hebdomadaire Le Bulletin communiste, tout juste fondé par Boris Souvarine, alors membre du comité exécutif de la IIIe Internationale. Victor Serge les a envoyées de Moscou, où il travaille au commissariat des Affaires étrangères.
Le départ est une longue description du fonctionnement de la police secrète tsariste, l’Okhrana. Ses archives désormais ouvertes révèlent, outre des techniques qu’on pourrait dire classiques – filatures, écoutes téléphoniques, interceptions de courrier, procédés anthropométriques – une utilisation extraordinaire de l’infiltration et de la provocation : « La provocation, en atteignant une telle ampleur, devint par elle-même un danger pour le régime qui s’en servait et surtout pour les hommes de ce régime. On sait par exemple que l’un des plus hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, le policier Ratchkovski, connut et sanctionna les projets d’exécution de Plehve et du grand-duc Serge. Stolypine [chef du gouvernement après la révolution de 1905], bien au courant de ces choses, se faisait accompagner dans ses sorties par le chef de la police Guerassimov dont la présence lui paraissait une garantie contre les attentats commis à l’instigation de provocateurs. Stolypine fut d’ailleurs tué par l’anarchiste Bogrov qui appartenait à la police. » À cette belle illustration de la dialectique policière, Victor Serge ajoute : « La provocation, malgré tout, prospérait encore au moment où éclata la révolution. Des agents provocateurs touchèrent leurs dernières mensualités dans les derniers jours de février 1917 – une semaine avant l’écroulement de l’autocratie. »
C’est sur cette étude de l’Okhrana que se fondent les conseils que donne Serge aux révolutionnaires internationaux, en cette année où l’Allemagne, l’Italie et même la France sont secouées par l’exemple russe : « La science des luttes révolutionnaires que les Russes acquirent en plus d’un demi-siècle d’efforts et de sacrifices, les militants des pays où l’action se développe aujourd’hui vont devoir, dans les conditions créées par la guerre, par les victoires du prolétariat russe et les défaites du prolétariat international (...) se l’assimiler en un laps de temps beaucoup plus court ; elle leur devient nécessaire dès aujourd’hui. » On doit cesser de respecter la légalité bourgeoise (« Le fétichisme de la légalité fut et reste un des traits les plus marquants du socialisme acquis à la collaboration des classes »), et se préparer à l’existence illégale/clandestine pour ne pas être pris de court et détruit par une mise hors la loi. Et les conseils pratiques que Serge détaillait il y a près d’un siècle prennent aujourd’hui comme un air d’actualité : se considérer en permanence comme filé, écrire le moins possible (« ne pas écrire est mieux »), se défier des téléphones, savoir se taire, ne répondre à aucun interrogatoire sans être assisté d’un défenseur, « ne pas céder au penchant, inculqué par l’éducation idéaliste bourgeoise, d’établir ou de rétablir “la vérité” », sa garder de la manie de la conspiration : « La plus grande vertu du révolutionnaire, c’est la simplicité, le dédain de toute pose même...révolutionnaire. »
L’année où cette partie du texte est rédigée – 1921, donc – marque un tournant dans la révolution russe : c’est l’écrasement de la révolte de la flotte à Cronstadt, et aussi le début de la NEP, c’est-à-dire la fin du communisme de guerre, le retour à certaines formes de l’économie capitaliste. Victor Serge, qui n’a pas renié son passé anarchiste, écrit dans ses Mémoires d’un révolutionnaire[Robert Laffont, coll. Bouquins, 2001]: « Cronstadt [dont la révolte était dominée par les anarchistes], la NEP, la continuation de la terreur et du régime de l’intolérance semaient un tel désarroi parmi les cadres du parti que nous étions en pleine crise morale (...) Je concluais que la Révolution russe, livrée à elle-même, serait vraisemblablement perdue, de façon ou d’autre (par la guerre ou par la réaction à l’intérieur ?) ; que les Russes, ayant accompli des efforts surhumains pour fonder une société nouvelle, étaient en somme à bout de forces ; que la relève et le salut devaient venir de l’Occident (...) Je décidai de partir pour l’Europe centrale, qui semblait devoir être le foyer des prochains événements.

Serge part donc pour Berlin, où il travaille à la rédaction de l’Inprekorr (La Correspondance internationale). Il assiste à l’écrasement de l’insurrection communiste de d’octobre 1923, bureaucratiquement lancée par le Komintern en Saxe, en Thuringe et à Hambourg. « J’écris à Moscou, note Serge dans ses Mémoires, que si l’initiative du parti n’est pas liée au mouvement spontané des masses, elle est vaincue d’avance. Chaque jour, j’apprends la saisie de stocks d’armes. L’attente tendue des faubourgs se détendre inexplicablement. Le chômeur passe, par des gradations brusques, d’une fièvre d’insurgé à une lassitude de résigné. » Passé à Vienne, Serge y respire « l’air orageux des Balkans », travaille à la révolution en Bulgarie, en Yougoslavie, mais les nouvelles de Moscou sont mauvaises. « Je voyais R. grimaçant de tristesse et de fureur rentrée quand les journaux de Moscou nous apportaient des pages entières d’affreuse polémique contre Trotski. Déjà le monopole de l’imprimé officiel avilissait incroyablement les esprits : les raisonnements tenaient debout comme des veaux à cinq pattes, le style était pâteux, l’ironie épaisse, la pauvre vérité tout nue llivrée aux cuistres... Je n’ose pas encore penser que c’est la fin du parti, la fin de l’idéalisme ; à ce niveau de dégradation spirituelle, on ne peut plus vivre. Quand on me le dit, je me rebiffe pourtant ; quand un Souvarine me l’écrit de son stylo rempli de vitriol, je m’insurge, je suis prêt de crier à la trahison. Nous resterons ainsi, cramponnés à d’ultimes espoirs, pendant dix ans et plus, beaucoup jusqu’à la mort, la leur propre par éclatement du crâne, d’ordre du Bureau politique. Mais ce sont les limbes d’un lointain avenir tout à fait inimaginable. Trotski préside encore le Conseil supérieur de la Guerre, il écrit d’une plume fulgurante. Nous aimons le parti, nous le concevons plus la vie hors du parti. Nous avons foi en son avenir comme en nous-mêmes, sûrs que nous sommes de ne jamais trahir. »

C’est dans ce climat que Victor Serge rédige en 1925 la seconde partie de l’ensemble qui deviendra Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression. Intitulée « Le Problème de la répression révolutionnaire », elle sera publiée à Paris à la Librairie du Travail. « Toute action, écrit Serge dans sa courte préface, tendant à la destruction des institutions capitalistes a besoin d’être complétée par une préparation, au moins théorique, de l’œuvre créatrice de demain. » Il s’agit donc de théoriser la répression comme partie de « l’œuvre créatrice », une fois la révolution victorieuse.
Dans ces pages, véritable défense et illustration de la répression à la soviétique, on trouve à peu près tous les arguments qui justifieront l’élimination des opposants et la terreur qu’on appellera bientôt stalinienne. La répression n’est qu’un juste retour des choses : « Hier, il fallait à la bourgeoisie, pour contraindre les exploités, un pesant appareil de coercition ; il faut aujourd’hui aux prolétaires et aux paysans, pour briser les suprêmes résistances des exploiteurs dépossédés, pour les empêcher de reprendre le pouvoir, pour les contraindre ensuite à l’abdication durable des privilèges, un puissant appareil de répression. La mitrailleuse ne disparaît pas, elle change de mains. Lui préférer la charrue n’est pas de mise. » L’ennemi intérieur est partout : « Les cadets – constitutionnels démocrates – bourgeois conspirent ; les socialistes révolutionnaires conspirent ; les socialistes populistes conspirent ; les social-démocrates mencheviks conspirent ; les anarchistes conspirent ; les intellectuels conspirent ; les officiers conspirent ; chaque ville a ses états-majors secrets, ses gouvernements provisoires, accompagnés de préfets et de pendeurs prêts à sortir de l’ombre après le coup de force imminent. » La répression révolutionnaire n’a rien de commun avec la répression bourgeoise : « L’édification de la société nouvelle – qui se fera sans prisons – ne commence pas par l’aménagement de prisons idéales. Sans doute ; mais l’impulsion est donnée, une réforme profonde a commencé. (...) Dès aujourd’hui – et nous sommes loin du but – notre conviction est que, contrairement aux apparences, l’État soviétiste use infiniment moins de la répression que tout autre. En passant, un coup de patte sur les révoltés de Cronstadt : « Je me souviens de ces anarchistes qui, lorsque la flotte rouge défendait péniblement Cronstadt et Petrograd contre une escadre anglaise, continuaient imperturbablement à bord de quelques bateaux leur bonne vieille propagande antimilitariste ! » Avec, pour finir, un hommage-alibi au Lénine de L’État et la révolution : « La suprême différence entre l’État capitaliste et l’État prolétarien, la voici : l’État des travailleurs travaille à sa propre disparition. La suprême différence entre la contrainte-répression exercée par la bourgeoisie et la contrainte-répression exercée par la dictature du prolétariat, c’est que cette dernière constitue une arme nécessaire de la classe qui travaille à l’abolition de toutes les contraintes. »
Ces pages désolantes, Victor Serge les écrit librement : il est à Vienne, on l’a vu, et nullement menacé dans l’immédiat. Comment ce révolutionnaire venu d’un anarchisme jamais renié, nettement engagé dans l’Opposition de gauche auprès de Trotski, Préobrajenski, Piatakov, Radek, comment un tel homme peut-il rédiger une apologie de la machine qui ne va pas tarder à le broyer ? Il ne s’agit certes pas d’inconscience : il sait ce qui va lui arriver – trois ans après avoir écrit Ce que tout révolutionnaire doit savoir... il sera exclu du parti pour « activités fractionnelles » et emprisonné, peu de temps avant que Trotski soit exilé à Alma-Ata.
Ce qui amène Victor Serge à écrire sans contrainte directe un tel texte, c’est peut-être le même mécanisme qui poussait aux aveux les accusés des procès de Moscou à la fin des années 1930 – aveux qui n’étaient pas simplement arrachés par les tortures physiques et morales lors de l’ « instruction » : comme les vieux bolcheviks acceptant de reconnaître qu’ils étaient depuis toujours des agents de l’Intelligence Service, Serge fait sans doute là un dernier cadeau au parti pour montrer et se montrer qu’il reste fidèle à son idéal révolutionnaire. « Je serai avec les bolcheviks, écrit-il dans ses Mémoires, parce qu’ils accomplissaient tenacement, sans découragement, avec une ardeur magnifique, avec une passion réfléchie, la nécessité même (...) Ils se trompaient certainement sur plusieurs points essentiels : dans leur intolérance, dans leur foi en l’étatisation, dans leur pendant pour la centralisation et les mesures administratives. Mais s’il fallait combattre leurs fautes avec liberté d’esprit et avec esprit de liberté, c’était parmi eux. »
« L’ère des guerres civiles s’est ouverte » écrit Serge dans sa préface. Elle ne s’est certes pas refermée depuis, et ce texte, dans son clair-obscur même, reste d’une inquiétante actualité, qu’il s’agisse de déjouer les pièges de la police ou de réfléchir aux lendemains d’une insurrection victorieuse.

Préface pour "Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression" de Victor Serge, La Découverte, octobre 2009