"L'INSURRECTION QUI VIENT ".
C’est en février 2007 que paraît à La Fabrique un petit livre vert de 128 pages intitulé L’Insurrection qui vient. Une seule journaliste le remarque alors : elle nous demande qui se cache derrière ce « Comité invisible » tenant sur la couverture la place habituelle de l’auteur. Notre réponse est que personne ne se cache, que celles et ceux qui ont écrit collectivement ce texte souhaitent garder l’anonymat en refusant le statut d’auteur avec ce qu’il comporte de satisfaction narcissique et éventuellement financière – une position éthique, donc, et non un camouflage de protection.
Le livre, qui suit un chemin discret grâce au bouche à oreille, apparaît dans les médias au début de 2008, au moment de l’arrestation à Toulouse et à Paris de jeunes gens qualifiés d’ « anarcho-autonomes », terme qui fait alors sa première sortie publique : on trouve chez certains d’entre eux un exemplaire de L’Insurrection qui vient, ce qui est retenu comme indice de leur penchants « terroristes ».
Mais c’est avec l’affaire de Tarnac que le livre connaît un vrai succès médiatique. Dans les premiers jours suivant les arrestations, les journalistes, toutes tendances confondues, reprenant sans états d’âme les communiqués de la police et les déclarations du Procureur Marin, parlent de « bréviaire anarchiste », de « manuel de l’insurrection » (Libération) ; du « petit livre beige (sic) des saboteurs de la SNCF » (Le Point), etc.
Quatre mois plus tard, alors que ces sornettes sont oubliées, L’Insurrection qui vient reste pourtant au centre de l’affaire de Tarnac, en particulier dans le cas de Julien Coupat, présenté comme le « chef » d’une prétendue entreprise terroriste. Le texte du livre est intégralement versé au dossier de l’instruction, ce qui, sauf erreur, est sans précédent. On veut à tout prix faire l’amalgame entre le Comité invisible et les inculpés, principalement bien sûr Julien Coupat, sur lequel le magistrat instructeur cherche par tous les moyens à faire peser la paternité de L’Insurrection qui vient. Cet acharnement est logique, car dans la procédure antiterroriste l’instruction se fait à charge : il ne s’agit nullement de faire émerger la vérité mais de détruire des liens, de séparer des amis, d’anéantir tout effort commun visant à subvertir l’ordre qui nous broie. Et vu le vide du dossier, il ne reste guère qu’un livre pour « justifier » que l’enquête continue sous le label de l’antiterrorisme et que Julien Coupat reste à la Santé.
Car le livre en question tranche sur les nombreux ouvrages inoffensifs dont le marketing se fonde sur une critique de la domination. L’Insurrection qui vient n’est pas un avatar de la critique mais un texte qui ouvre sur les luttes imminentes. « Ses rédacteurs n’en sont pas les auteurs (...) Ils n’ont fait que fixer les vérités nécessaires, celles dont le refoulement universel remplit les hôpitaux psychiatriques et les regards de peine. Ils se sont fait les scribes de la situation. C’est le privilège des circonstances radicales que la justesse y mène en bonne logique à la révolution. Il suffit de dire ce que l’on a sous les yeux et de ne pas éluder la conclusion. » En mettant L’Insurrection qui vient au centre de l’affaire de Tarnac, en pleine lumière médiatique, l’appareil politico-policier a assuré sa diffusion dans des cercles concentriques qui n’en avaient jamais entendu parler, et qui s’y retrouvent. Il s’agit pour le moins d’une fausse manœuvre. Dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel notait déjà que « la fortune, lorsqu’elle prépare le bouleversement d’un empire, place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute.


Libération, le 3 avril 2009.