POURQUOI COUPAT ?.
Sur les neuf personnes arrêtées en novembre dernier pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », huit sont aujourd’hui en liberté sous contrôle judiciaire. Seul Julien Coupat reste en prison. Il est permis de se demander pourquoi.

La raison n’est certainement pas qu’en liberté il représenterait une menace à l’ordre public, ni qu’il pourrait faire obstacle au bon déroulement de l’enquête, et encore moins qu’il risquerait de disparaître, de se soustraire à la justice. Pas plus lui que les autres, en tout cas.

On pourrait penser qu’il est maintenu en détention pour ne pas infliger un désaveu total à la ministre de l’Intérieur et au procureur général qui parlaient, dans les jours suivant l’arrestation de Tarnac, de « terrorisme de l’ultra gauche », du « noyau dur d'une cellule qui avait pour objet la lutte armée ». Risible certes, mais à cet égard y a-t-il beaucoup à gagner en laissant Julien à la Santé ? Tant qu’il y sera, le bruit ne risque pas de retomber, ni le ridicule d’être oubié.

La vraie raison est que l’oligarchie qui gouverne ce pays veut faire un exemple. Ce qu’elle craint par-dessus tout, c’est la jeunesse, et les événements de Grèce l’ont renforcée dans sa peur. Les lois antiterroristes, et en particulier cette criminelle « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », qui permet d’inculper n’importe qui pour n’importe quoi, servent avant tout à contrôler la jeunesse. Celle des quartiers populaires pour laquelle un arsenal militaire sophistiqué a été préparé, et la jeunesse qu’on qualifie d’intellectuelle pour mieux la couper de la première. Car c’est leur inévitable convergence à la grecque qui constitue, comme le savent bien nos oligarques, la menace la plus imminente contre l’ordre établi.
Julien Coupat n’a rien à voir avec les caténaires du TGV, tout le monde le sait désormais. On essaie de trouver autre chose à lui mettre sur le dos – incendie de bureaux d’ANPE, sombres menées aux États-Unis ou ailleurs – mais il n’est pas si facile de monter des affaires crédibles, on l’a vu. L’acharnement dont il est l’objet a ses raisons : avec ses amis, Julien réfléchit, ce qui est hautement suspect, surtout si l’on sait que cette réflexion porte sur le renversement du capitalisme et sur la suite, l’élaboration d’autres formes de vie. De plus, aggravant leur cas, Julien et ses amis mettent leurs idées en pratique : ils manifestent quand il faut, à Gênes comme à Vichy, ils redonnent de la joie à un village en déshérence, ils et elles sont drôles, généreux, accueillants. Tout cela constitue un exemple dangereux, et il était temps d’y mettre un terme. Julien Coupat a été choisi comme symbole de l’inadmissible : la jonction de la théorie et de la pratique, comme l’ont réalisée autrefois d’autres persécutés, Karl Marx ou Auguste Blanqui.


Libération, 26 janvier 2009