COMME UNE OMBRE PORTÉE.
Tiers-mondistes : c’est ce que l’on disait, il y a trente ou quarante ans, de certains quartiers du Paris populaire. Aujourd’hui, le tiers-monde et ses kalachnikovs a fait place au « Sud », qui bénéficie du commerce équitable et de l’aide humanitaire, sauf lorsqu’il est fondamentaliste, auquel cas il reçoit parfois des bombes à fragmentation. À Paris, le Sud se situe plutôt au nord, dans le XXe arrondissement entre autres. La rue Ramponeau, qui monte du boulevard de Belleville vers la rue Julien-Lacroix, est sudiste entre toutes. Tout en bas, à l’angle du boulevard, c’est le domaine des Juifs tunisiens : des cafés pauvres où les vieux jouent aux cartes et s’injurient en arabe, des boutiques où l’on vend des mezouzas et des voyages en groupe à Eilat ou Natanya, un restaurant où Bébert prépare le couscous au poisson comme à Tunis. En montant, le côté droit de la rue est occupé par une grande cité datant des années 1970. L’architecture est brutale et la population très jeune et presque entièrement noire. Les enfants font du vélo dans la rue, les grands gaillards discutent football et commentent gentiment les attraits des filles qui passent. L’été, ils écoutent de la musique à plein volume sur leurs autoradios. En face, sur le trottoir de gauche, les repères en montant sont : une boutique de coiffure africaine ; un restaurant-épicerie espagnol dont la patronne, Ramona, est une figure du quartier depuis tant d’années qu’elle ne sait plus combien ; puis un terrain vague où pousse une végétation sauvage et magnifique, vestige bientôt sacrifié aux activités constructrices de la société Bouygues ; au fond du terrain, des ateliers d’artistes retapés par la ville de Paris ; plus haut, une allée asphaltée qui mène à une succession de cours dont la population est surtout chinoise et un peu arabe ; puis un bar sombre et souvent vide, dont le vieux patron se tient en général sur le seuil, chapeau sur la tête et mégot au bec. On m’a dit qu’il était au Front National, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des relations cordiales avec les grands costauds de la cité. En face du bar, un SDF prénommé Pierre – un SDF n’a pas de nom de famille – a élu domicile, si l’on peut dire, dans l’un des recoins de la cité.
J’habite une résidence – que nous, ses habitants, appelons « copropriété » – juste à côté du restaurant de Ramona. La porte d’entrée, en bois sombre, n’a rien qui la singularise. Si on a le code, on traverse le bâtiment sur rue par un large hall, fermé à son extrémité par une grille. Elle s’ouvre avec une clef, mais on peut aussi appeler l’un ou l’autre des copropriétaires par interphone. Une fois cette grille franchie, on entre dans un autre monde : une succession de cours fleuries, des pelouses, des arbres, le ciel, le silence. Les allées sont ponctuées de vélos d’enfants, de meubles de jardin et de jouets en plastique. Les bâtiments d’habitation sont blancs et accueillants. La population est presque entièrement blanche elle aussi, y compris de sympathiques étrangers qui sont, comme les autres résidents, architectes, designers, informaticiens, gens de cinéma, artistes ou sociologues. Les enfants, nombreux, sont en sécurité, ils ne vont jamais jouer dans la rue. Les femmes travaillent, les petits vont dans les écoles du quartier, très actives dans la défense des sans papiers. C’est une soft gated community dont les habitants aimeraient peut-être qu’elle puisse être moins gated ; mais que voulez-vous, les choses sont ce qu’elles sont.
À l’autre bout de Paris, en partant du Trocadéro et en descendant la rue Raynouard, de somptueux immeubles 1930 s’alignent à main gauche, au bord de la colline de Chaillot. Si l’on parvient à entrer en suivant un habitant, on accède à un jardin suspendu ouvrant sur le vide, avec statues, pergola, jets d’eau, un décor pour écouter des poèmes de Valéry assis dans des fauteuils de Ruhlmann. Mais très vite, un jeune homme élégant et poli, dont l’aisance de mouvements semble acquise en salles d’arts martiaux, vient vous demander qui vous cherchez, et si vous dites que non, que vous regardez simplement, il vous précise que le lieu est privé et ne se visite pas.
Si l’on n’est pas découragé, on peut descendre la colline vers Auteuil et le sublime hameau Boileau, archétype de la gated community de rêve. Dans la guérite de l’entrée, le cerbère est plutôt distrait, si bien qu’il n’est pas difficile d’entrer derrière quelqu’un puis de parcourir tranquillement les allées bordées d’arbres centenaires tout en admirant ces merveilles de l’Art nouveau que sont les pavillons du hameau. La plupart du temps, on ne croise personne : les propriétaires sont sans doute, selon les saisons, à Gstaad ou à Formentera. En sortant, il est peu recommandé de prendre le métro : la transition avec la ville réelle devra se faire avec plus de douceur – même si sur la ligne n°10 (Porte d’Auteuil-Gare d’Austerlitz) on ne rencontre guère de pauvres femmes épuisées traînant des sacs plastiques, ni de travailleurs immigrés, comme on dit maintenant pour ne plus parler d’ouvriers.
Mais dans Paris, les résidences fermées sont des symptômes épars qui ne font que pointer ce que chacun connaît : la gentrification des quartiers pauvres, l’arrogance de l’extrême richesse. En réalité, la maladie qui risque d’emporter cette ville, c’est l’apartheid. Pour ceux qui trouveraient le mot trop fort, je tenterai un rapide portrait de ce qu’était la rive gauche dans les années 1950, au temps d’Henri Calet dans le XIVe et de Boris Vian à Saint-Germain-des-Prés. Au Quartier latin se trouvaient concentrés tous les étudiants et étudiantes de Paris, entre la Sorbonne, la vieille faculté de médecine, la faculté de droit de la place du Panthéon, des annexes de la faculté des sciences près du Jardin des Plantes, la faculté de pharmacie près du Luxembourg, mitoyenne de l’École coloniale (« la Colo »). Les grandes écoles – Polytechnique, Normale Sup, l’École des Mines, Centrale – se répartissaient autour du sommet de la Montagne Sainte-Geneviève. En descendant vers la Seine, on tombait sur des quartiers misérables autour de la place Maubert : rue de Bièvre, rue Maître-Albert, rue Frédéric-Sauton, des ouvriers algériens louaient dans des hôtels borgnes des chambres à la semaine. Le siège du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) de Messali Hadj se trouvait rue Xavier-Privas, étroite ruelle entre la rue Saint-Séverin et la rue de la Huchette, à la même époque où l’Internationale lettriste y avait installé son quartier général dans un café kabyle. Dans toutes ces rues il n’existait pas le moindre restaurant. De l’autre côté de la Montagne, la place de la Contrescarpe et la rue Mouffetard (le « continent Contrescarpe » des situationnistes) étaient le domaine des clochards, qui avaient là leurs cafés, leurs lieux de réunion, leur lieux de toilette collective comme la petite fontaine devant le portail de Polytechnique. Plus au sud, dans le périphérique XIIIe arrondissement qui n’était pas encore démoli, on pouvait chercher et trouver les lieux des Misérables – pas pour très longtemps : comme c’était un arrondissement ouvrier qui votait toujours communiste, il fut l’un des premiers à bénéficier de la modernisation que l’on sait. Le XIVe était une annexe du Quartier latin jusqu’à la place Denfert-Rochereau. Au-delà, c’était presque la banlieue. Mes camarades de lycée qui habitaient du côté de la porte d’Orléans étaient presque tous de famille ouvrière. La région de Saint-Germain et du Luxembourg était nettement plus chic, mais l’on pouvait y rencontrer des boulangeries et des marchands de légumes – le marché Buci n’était pas encore faux, ni le café de Flore vulgairement snob. Bref, une ville mêlée, où l’on trouvait des ouvriers dans les chambres de bonne des immeubles bourgeois et des Arabes logés à deux pas de Notre-Dame, là même où trente ans plus tard allait s’établir un futur président de la République.
La rive gauche actuelle ressemble à une ville bourgeoise de province, avec ses monuments vénérables, ses boutiques de luxe et ses plaques rappelant les grands hommes qui ont vécu et travaillé là – Richard Wagner, Oscar Wilde, Robert Desnos ou Pablo Picasso (pas de femmes, d’ailleurs, sur ces plaques). À la notable exception du grand Chinatown du XIIIe arrondissement, chacun est à sa place, les Noirs sur les camions poubelles ou dans les chantiers, les Arabes dans leurs épiceries, les Portugaises dans les loges de concierge, les touristes aux terrasses de cafés, la police nulle part, invisible – ce qui confirme que son rôle est de faire peur aux pauvres plus que de protéger les riches. La purification ethnique et de classe s’est faite tranquillement, sans violence autre que celle, silencieuse et impitoyable, de la rénovation urbaine et de la hausse des loyers.
Sur la rive droite, la situation est un peu plus compliquée. Certes, à l’ouest d’une ligne allant des Halles à la porte de Clignancourt – par l’ancienne voie de la marée, la rue Poissonnière, la rue du Faubourg-Poissonnière doublée par le boulevard Barbès – ce sont toujours les « beaux quartiers » avec des variantes, de Marcel Proust à Amélie Poulain. À l’est de cette ligne, là où se mêlent les souvenirs de juin 1848, de la Commune et de la Résistance, le Paris populaire fait de son mieux pour tenir bon. Les ravages « urbanistiques » du gaullo-pompidolisme ont frappé la Goutte d’Or, le haut de Belleville, Ménilmontant et Charonne ; les bords du canal Saint-Martin, où Baudelaire allait « trébuchant sur les mots comme sur des pavés, heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés », sont envahis, les soirs d’été, par la jeunesse entrepreneuriale ; le grand marché africain de la rue Dejean, où l’on peut encore acheter tous les poissons du golfe de Guinée, est de plus en plus menacé ; la rénovation frappe jusqu’à des coins aussi reculés que la rue Myrha ou la rue du Département, mais il n’empêche : les pauvres, les étrangers avec ou sans papiers, les enfants des ouvriers algériens, marocains ou maliens qui ont construit les résidences comme la mienne sont ici chez eux, et ce ne sont pas les hommes en bleu marine ni les sirènes à deux tons qui leur font peur. La limite qui marque l’apartheid est parfois tracée au cordeau, comme le boulevard de Rochechouart entre le très bourgeois IXe arrondissement – l’avenue Trudaine, le square d’Anvers – et le turbulent XVIIIe. Elle est parfois plus floue, comme dans le Xe, où la région des gares du Nord et de l’Est, le quartier sri-lankais et pakistanais le long de la rue du Faubourg Saint-Denis se terminent en pente douce, si l’on peut dire, sur les paisibles et résidentiels alentours de l’hôpital Saint-Louis : des régions mixtes, comme il en existait encore à la périphérie de Harlem dans les années 1960.
L’apartheid donc, plus que l’essaimage de gated communities, sauf à considérer qu’avec leurs digicodes, tous les immeubles parisiens sont gated. Mais l’on peut aussi défendre l’idée que la ville tout entière tend à devenir une communauté fermée, où les clôtures prennent la forme de flux autoroutiers en surface – comme à Johannesburg, dont les quartiers noirs sont cernés de voies rapides et de bretelles de jonction – et où les vigiles, personnages emblématiques de la comédie de notre époque, sont joués par des hommes (et des femmes) dont les casquettes et les rangers rappellent la tenue de la police dans les séries américaines, et qui sont censés faire régner l’ordre et protéger les propriétés. Sous terre, des checkpoints volants tenus par les contrôleurs de la RATP et les terrifiantes équipes des GPSR (Groupes de protection et de sécurisation des réseaux) assurent l’étanchéité. La situation n’est certes pas la même partout : des marronniers roses de l’avenue Henri-Martin, on passe au bois de Boulogne presque sans s’en rendre compte par-dessus le périphérique enterré, alors que la traversée à pied de la porte de Pantin serait un dangereux et sinistre exploit.
Certaines banlieues font déjà partie de la communauté fermée : Neuilly bien sûr, mais aussi Levallois ou Issy-les-Moulineaux, Montrouge et demain Montreuil. Le grand Paris, voulu aussi bien par le maire de la ville que par le président de la République, finira par englober toutes les communes limitrophes, même Saint-Denis, même Aubervilliers, même Saint-Ouen quand on se sera débarrassé de leurs habitants. Ainsi, la clôture du périphérique sera déplacée d’un cran, comme le rideau de fer qui, vingt ans après sa chute, se trouve reconstitué à la périphérie de l’espace Schengen. Et les technologies nouvelles, en comparaison desquelles les caméras de surveillance et les tests ADN feront figure de touchants archaïsmes, rendront virtuelle et propre cette nouvelle clôture, tout en tenant les indésirables à l’extérieur de la cité interdite.
Tel est le scénario envisagé par les urbanistes policiers, les experts en sécurité, les marchands de puces électroniques implantables et les fabricants de capteurs pour vision nocturne. Ils sont trop incultes pour savoir que le vieux rêve d’enfermer Paris et de le vider de ses pauvres, de ses délinquants, de ses fous et de ses étrangers s’est souvent terminé par un réveil violent. L’ombre portée d’un tel événement s’étend loin au devant de lui. Ces temps derniers, on la voit avancer tous les jours.


Postface pour "Paradis infernaux", Prairies ordinaires, 2008