LES ANNIVERSAIRES NE SONT PAS NOTRE FORT.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à un État libre, où le prince est puissant et entreprenant, c’est qu’il n’y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis. Tout est perdu quand le peuple devient de sang froid et que, sans s’inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu’on voit la liberté
sortir sans cesse des feux de la sédition.
Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage.

À la Fabrique, les anniversaires ne sont pas notre fort. Je ne parlerai donc pas de ce mois de septembre 1998 où sont parus nos deux premiers livres – Au bord du politique de Jacques Rancière et Le corps de l’ennemi d’Alain Brossat. Je n’évoquerai pas non plus les dix années écoulées : que nous soyons encore là, et pas en trop mal en point, montre qu’il y a eu des libraires pour nous soutenir et des lecteurs pour acheter nos livres. Et s’il est question d’années, je préfère penser aux dix prochaines.
La pression qui monte dans la marmite, le rétrécissement accéléré de ce qu’on appelle encore par habitude l’espace public, la critique devenue promotion croisée de valeurs saisonnières, le relativisme généralisé et la lâcheté académique : certains éditeurs, et non des moindres, n’y trouvent rien à redire, et même il semble que ce tableau leur convienne. D’autres, dont la Fabrique, ont plus de mal à s’en accommoder. Mais on le sait bien, ce n’est pas avec des livres que l’on vient à bout d’un système si fermement soutenu par la publicité et la police, entre autres médias.
Il y a pourtant de fortes raisons de continuer. Les historiens, les philosophes célèbres ou anonymes qui nous font confiance, ceux qui font resurgir des textes engloutis dans le passé, ceux qui redonnent vie à l’hypothèse communiste, ceux qui explorent les territoires de la souffrance – celle des étrangers humiliés et pourchassés, des femmes voilées ou pas, des Palestiniens, des prisonniers, des indigènes des banlieues françaises – tous ces auteurs continueront, espérons-le, à travailler avec nous avec un double effet : hâter la décomposition du capitalisme décadent et éviter de répéter les erreurs du passé le jour où le couvercle aura sauté. Quand tout renversement de l’ordre des choses semble impossible ou au mieux relégué dans le lointain le plus problématique, c’est le moment de réfléchir sur un avenir qui peut commencer demain matin. Soyons réalistes, laissons les pragmatiques s’engluer dans leur utopie, n’oublions pas qu’à leur manière les livres sont des armes.


Editorial pour les 10 ans de La Fabrique