LES PAUVRES ET LEURS QUARTIERS .
Dans les premières pages des Mystères de Paris, on suit « un homme de taille athlétique, vêtu d’une mauvaise blouse » – le Chourineur – qui marche dans Paris. « Cette nuit-là, le vent s’engouffrait violemment dans les espèces de ruelles de ce lugubre quartier ; la lueur blafarde, vacillante, des réverbères agités par la bise, se reflétait dans le ruisseau d’eau noirâtre qui coulait au milieu des pavés fangeux. Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d’infectes allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore, et si perpendiculaires que l’on pouvait à peine les gravir à l’aide d’une corde à puits fixée aux murailles humides par des crampons de fer. Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des étalages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises viandes (1). »

Ce lugubre quartier, ceux qui ne connaissent pas l’histoire de Rodolphe, de Rigolette et du Maître d’école le situeraient peut-être dans les faubourgs, près des barrières – mais non : nous sommes à deux pas de Notre-Dame, au cœur de l’île de la Cité : « Dix heures sonnaient dans le lointain à l’horloge du Palais de justice » au moment où le Chourineur va entrer dans le cabaret du Lapin-Blanc, rue aux Fèves.
Haussmann, étudiant en droit vers l’époque où Villermé publie De la Mortalité, se souvient du même quartier qu’il traversait sur son trajet de son domicile, rue de la Chaussée-d’Antin, jusqu’à l’École de droit, place du Panthéon. Après avoir passé le pont au Change,

je longeais l’ancien Palais de justice, ayant à ma gauche l’amas ignoble de tapis francs qui déshonorait naguère la Cité, et que j’eus la joie de raser plus tard, de fond en comble – repaire de voleurs et d’assassins, qui semblaient là braver la Police correctionnelle et la Cour d’assises. Poursuivant ma route par le pont Saint-Michel, il me fallait franchir la pauvre petite place où se déversaient, comme dans un cloaque, les eaux des rues de la Harpe, de la Huchette, Saint-André-des-Arts et de l’Hirondelle. (2)

Le baron eut donc un jour la joie de chasser de leur quartier La Chouette, la Goualeuse et Bras-Rouge, et de raser de fond en comble la rue aux Fèves, la rue de la Licorne, la rue de la Vieille-Draperie, et même la petite rue de Jérusalem où se trouvait le siège central de la police – on disait « rue de Jérusalem » comme on dit aujourd’hui « quai des Orfèvres » ou « Scotland Yard ».

De tous les quartiers du Paris de 1830 avec ses douze arrondissements, la Cité est presque seule à avoir quasiment disparu. Les autres existent toujours. Certes, le réseau de leurs rues, leur architecture, leurs repères et même leurs noms ont beaucoup changé, mais ce qui frappe le plus en lisant Villermé, c’est la place qu’occupent dans la ville actuelle les quartiers autrefois les plus pauvres, ceux où les loyers étaient les plus bas, ceux où l’on ne payait pas l’impôt et où la mortalité infantile était deux fois plus élevée qu’ailleurs. Sur ce point, le bouleversement est total, même s’il est parfois récent : ce Paris de la misère est aujourd’hui celui des touristes curieux, des lofts et des restaurants à la mode. C’est pourquoi un certain effort est nécessaire pour se représenter ce que pouvaient être les quartiers prolétariens au temps du petit Baudelaire, du jeune Blanqui et du vieux Chateaubriand.


***


Dans les tableaux de Villermé, quatre arrondissements se trouvent souvent groupés en queue de liste pour former le Paris des pauvres : les VIIe, VIIIe, IXe et XIIe (3). Certes, il y a bien de la misère ailleurs – dans le quartier du Carrousel, sur la Butte aux Moulins, autour des Halles entre autres – mais ces quatre arrondissements en sont comme un concentré. Comme tous les arrondissements parisiens, chacun d’eux est divisé en quatre quartiers –disposition qui existe toujours, même si elle n’intéresse plus guère que la police et le fisc.

Le plus petit et le plus central des quatre, le VIIe arrondissement, correspond à une grande partie de ce qu’on appelle aujourd’hui le Marais (à l’époque, comme on le verra, le mot désigne un secteur bien plus petit et excentré). Il atteint les bord de la Seine par le quartier des Arcis (4), l’un des plus densément peuplés de tout Paris, entre la place du Châtelet et celle de l’Hôtel-de-Ville, remontant jusqu’à la rue de la Verrerie et à l’église Saint-Merry. Les deux places sont bien plus petites que celles que nous connaissons, la mignonne place du Châtelet serrée autour de sa colonne, et la place de l’Hôtel-de-Ville – au temps de Villermé, on l’appelle encore souvent place de Grève, bien qu’elle ait été rebaptisée sous l’Empire – qui descend en pente douce vers le fleuve. Là, depuis des siècles, les ouvriers du bâtiment viennent louer leur force de travail chaque matin, , « faire la Grève » – comme de nos jours les Pakistanais avec leur diable, place du Caire.

À peine étais-je arrivé à Paris que des camarades du garni m’apprirent que les travaux allaient très mal. Certains m’affirmèrent qu’ils n’avaient pas fait une seule journée de tout l’hiver. Le lendemain, à la première heure, je me rendis à la Grève, j’acquis aussitôt la certitude que les renseignements n’avaient rien d’exagéré. Cette place de Grève, dernier vestige de l’ancien marché aux esclaves de l’Antiquité, était bondé d’hommes hâves et décharnés, mais s’accommodant sans trop de tristesse de leur situation de meurt-de-faim. On les voyait grelottant de froid sous de mauvaises blouses ou des vestes usées jusqu’à la couture, trépignant des pieds sur les pavés pour se réchauffer un peu (5).

Les deux places sont reliées par tout un réseau de ruelles, disparues avec le percement de l’avenue Victoria et le prolongement de la rue de Rivoli.

Devant l’Hôtel de Ville, dans l’intervalle qui séparait l’ancienne place du Châtelet et l’espace irrégulier qualifié de place de Grève, l’œil était affligé par d’horribles cloaques nommés rue de la Tannerie, de la Vieille-Tannerie, de la Vannerie, de la vieille Place aux Veaux, Saint-Jérôme, de la Vieille-Lanterne, des Teinturiers. Cette dernière était si peu large que la façade vermoulue d’une des maisons en pans de bois hourdés de plâtre, qui la bordaient, essaya vainement de s’abattre : elle ne put que s’appuyer sur celle de la maison opposée.
Et quelle population habitait là ! (6)

De ces ruelles, il en est une dont le nom est resté célèbre : la rue de la Vieille-Lanterne, que Gérard de de Nerval choisira pour se pendre en 1855, peu après avoir terminé Aurélia.

De ces ruelles, il en est une dont le nom est resté célèbre : la rue de la Vieille-Lanterne, que Gérard de Nerval choisira pour se pendre en 1855, peu après avoir terminé Aurélia.

En s’éloignant de la Seine vers le nord, une fois franchie la rue de la Verrerie, on entre dans le quartier Sainte-Avoye – on dirait aujourd’hui quartier Beaubourg – structuré par trois parallèles : la rue Saint-Martin, la rue Beaubourg et la rue du Temple (7). Entre ces trois grandes voies, des ruelles transversales forment comme des barreaux d’échelle – certaines existent toujours : rue Pierre-au-Lard, rue Simon-le-Franc, rue Geoffroy-l’Asnier, rue Michel-le-Comte, précieuses reliques de ce vénérable quartier. Vénérable assurément car il a servi à toutes les insurrections des débuts de la monarchie de Juillet (8). Servi est à prendre dans deux sens : le quartier tout entier sert non pas de simple cadre mais de terrain accueillant à l’insurrection : le labyrinthe des rues interdit les charges de cavalerie, les femmes nourrissent les combattants et soignent les blessés, les enfants aident à couler le plomb en balles. Et les hommes, qui ont fait leurs armes en juillet 1830, servent sur les barricades.
En juin 1832, l’insurrection déclenchée à l’occasion des funérailles du général Lamarque se termine au cloître Saint-Merry. La grande barricade, à l’angle de la rue Aubry-le-Boucher et de la rue Saint-Martin, défendue à un contre mille, ne sera réduite que par le canon – dont c’est la première utilisation contre le peuple à Paris (il venait d’être utilisé à Lyon contre les canuts insurgés).

Là se sont arrêtés les braves, car là est le chemin qui mène à l’Hôtel de Ville, et ce dédale de rues, de monuments en ruine, offre mille moyens d’attaque et de défense. En moins d’une heure, ils ont improvisé une forteresse. Une maison qui fait face à la rue Aubry-le-Boucher est leur quartier général, et une barricade de cinq pieds de haut en défend les approches. Au sud, en avant de l’église, des pierres amoncelées ferment le rue de la Verrerie et celle des Arcis ; en arrière, une autre barricade arrêterait l’ennemi qui voudrait s’avancer par la rue du Cloître ; vers le nord, il n’est aucune issue, ni par la rue Maubuée, ni par le passage de Venise, ni par la rue de la Corroierie. Il faut attaquer ou de front par la rue Aubry-le-Boucher ou à revers par la rue Saint-Martin. Partout on trouvera de fortes barricades, et derrière, des hommes plus forts qu’elles. Ces Thermopyles n’occupent pas, en longueur, l’espace de plus de cent pas ; leur largeur est celle de la rue Saint-Martin (9).

C’est sur cette barricade que meurt Michel Chrétien, le seul républicain honnête de la Comédie humaine – veillé dans l’église Saint-Merry par Rastignac et de Marsay (10). Et c’est le souvenir de ces combats qui inspirera Victor Hugo pour sa description de la plus mythique de toutes les barricades, celle de la rue de la Chanvrerie, défendue par Jean Valjean, où meurent Enjolras et Gavroche (11). Plus de quarante ans après que Jeanne, le chef de la barricade de Saint-Merry, se fut frayé un passage tout seul, à la baïonnette, à travers les bataillons de la 4e légion de la garde nationale, le vieux Blanqui, lorsqu’il doit illustrer par un exemple et un croquis ses Instructions pour une prise d’armes, choisit encore le quartier Saint-Avoye, bordé par le boulevard de Sébastopol que l’on vient de percer (12).

Dans les années 1830, la rue Beaubourg se continue par la rue Transnonain (13), qui voit, deux ans après Saint-Merry, un épisode plus sinistre encore. Thiers, ministre de l’Intérieur, a fait promulguer une loi répressive sur les crieurs publics et une autre qui exige l’autorisation préalable pour toutes les associations. Le Paris des pauvres se soulève une nouvelle fois, en même temps que la Croix-Rousse à Lyon. Les deux insurrections sont rapidement écrasées, mais rue Transnonain, alors que les combats sont terminés, un coup de fusil est tiré d’une fenêtre. Les soldats du 25e de ligne entrent au n° 12 de la rue et massacrent tous les habitants, enfants compris. La célèbre lithographie que Daumier tirera de cet épisode est décrite par Baudelaire :

Dans une chambre pauvre et triste, la chambre traditionnelle du prolétaire, aux meubles banals et indispensables, le corps d’un ouvrier nu, en chemise et en bonnet de coton, gît sur le dos, tout de son long, les jambes et les bras écartés (...) Sous le poids de son cadavre, le père écrase entre son dos et le carreau le cadavre de son petit enfant. Dans cette mansarde froide, il n’y a rien que le silence et la mort (14).

Les quartiers du Mont-de-Piété (15) et du Marché Saint-Jean complètent la physionomie du VIIe arrondissement, le portant jusqu’à la rue Vieille-du-Temple à l’est et à la rue de Bretagne au nord. Ces rues sont celles dont le tracé et l’architecture – sinon le type de population – ont le moins changé depuis Villermé, mais deux bâtiments de l’époque, importants pour les pauvres et les rebelles, ont disparu. Le premier est la prison de la Force, à l’angle de la rue du Roi-de-Sicile et de la rue Pavée. Fondée sous Louis XVI, elle était destinée aux prisonniers pour dettes et aux femmes de mauvaise vie. Sous la Révolution, elle fut l’un des principaux lieux des massacres de Septembre, sujet de prédilection de l’historiographie révisionniste. Elle a été détruite lors du percement de la rue Malher.
Le second bâtiment est l’Imprimerie royale, située à l’angle de la rue des Quatre-Fils et de la rue Vieille-du-Temple. À l’époque où n’existaient ni radio ni télévision, la seule manière urgente de faire savoir au peuple qu’il se passait quelque chose d’important était d’imprimer une affiche et de la placarder dans tout Paris. Seule cette imprimerie pouvait techniquement le réaliser, et c’est pourquoi la prise de l’Imprimerie royale (ou impériale, ou nationale) a été, au cours du XIXe siècle, un moment obligé de tous les soulèvements sérieux.

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Le dessin du VIIIe arrondissement ancien, qui s’étend du cœur du Marais jusqu’à la barrière du Trône [place de la Nation] montre que la misère unifiait alors des régions de Paris qui sont aujourd’hui tout à fait hétérogènes. Dans les années 1820-1830, le quartier qui porte le nom de Marais se limite à la petite portion autrefois marécageuse de ce qu’on nomme aujourd’hui « le Marais » : un triangle dont les côtés sont la rue Vieille-du-Temple, le boulevard Beaumarchais, et l’axe quelque peu brisé que forment la rue des Francs-Bourgeois, la rue des Cultures-Sainte-Catherine [de Sévigné] et la rue Saint-Antoine près de la Bastille. A l’époque de Villermé, il y a bien longtemps que ce Marais a perdu sa splendeur aristocratique : lasses de la promiscuité avec les pauvres, les grandes familles l’ont quitté depuis plus d’un siècle pour gagner les espaces aérés du faubourg Saint-Germain. Désormais, c’est le quartier des laissés pour compte, des pauvres qui ont connu des jours meilleurs : l’habitant type du quartier, c’est le cousin Pons, « vieillard sec et maigre, [qui] portait un spencer couleur noisette sur un habit verdâtre à boutons de métal blanc ! Un homme en spencer, c’est, voyez-vous, comme si Napoléon eût daigné ressusciter pour deux heures. » Le cousin Pons gagne péniblement sa vie comme chef d’orchestre dans les petits théâtres du boulevard du Crime (16). Il habite rue de Normandie, « une de ces rues au milieu desquelles on peut se croire en province ; l’herbe y fleurit, un passant y fait événement, et tout le monde s’y connaît » ou encore « une de ces vieilles rues à chaussée fendue, où la ville de Paris n’a pas encore mis de bornes-fontaines, et dont le ruisseau noir roule péniblement les eaux ménagères de toutes les maisons, qui s’infiltrent sous les pavés et y produisent cette boue particulière à la ville de Paris.(17) » Les ruisseaux noirs et la boue sont décidément des motifs récurrents dans les textes sur le Paris de la première moitié du XIXe siècle.

Séparée des dignes débris du Marais par le boulevard Beaumarchais – frontière sociologique et historique, puisqu’il correspond au tracé de l’enceinte de Charles V– la plus vaste part du VIIIe arrondissement s’étale vers l’est. De ce côté, qu’on pourrait dire prolétarien, trois quartiers s’organisent sur le vieux trident dont le manche est à la Bastille : au milieu, le quartier du faubourg Saint-Antoine, à gauche (au nord) le quartier Popincourt centré sur la rue de Charonne, à droite le quartier des Quinze-Vingts centré sur la rue de Charenton. À l’époque où Villermé rédige son étude, avant la révolution industrielle, c’est la région de Paris qui compte le plus d’ateliers, le plus d’ouvriers, mais non le moins de pauvres. Que ce soit dans les fabriques de papier peint, de bronze et surtout de meubles, les ouvriers-artisans sont le plus souvent payés à la pièce. Seuls ceux qui travaillent chez les grands ébénistes perçoivent des salaires décents. Les autres – souvent des Belges et des Allemands – façonnent des meubles courants dans de petits ateliers où le patron emploie ses enfants et deux ou trois ouvriers. Pour eux, la terrible crise de 1828 a fait baisser la paye et répandu le chômage. Mais ils sont encore favorisés par rapport aux « tôleurs », qui fabriquent à domicile les meubles les plus simples, qu’ils vont vendre le samedi sur le marché Beauveau [d’Aligre].
La tradition émeutière du faubourg Saint-Antoine date de la Révolution, et même avant : le 27 et 28 avril 1789, trois jours avant la réunion des États généraux, la fabrique de papier peint de Révillon, sur le faubourg à l’abouchement de la rue de Montreuil, avait été mise à sac – le patron ayant eu la mauvaise idée de baisser les salaires. L’armée était intervenue, faisant plus de cent morts. On ne sait pas exactement le nombre des morts du faubourg lors des émeutes de la faim de prairial an IV, mais ce qui est sûr, c’est que le faubourg joue un grand rôle lors des Trois Glorieuses de juillet 1830, et une nouvelle – et non dernière – fois lors des journées de juin 1832 qui finissent à Saint-Merry :

Quelque chose de terrible couvait. On entrevoyait les linéaments encore peu distincts et mal éclairés d’une révolution possible. La France regardait Paris ; Paris regardait le faubourg Saint-Antoine.
Le faubourg Saint-Antoine sourdement chauffé, entrait en ébullition.
Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la jonction de ces deux épithètes semble singulière appliquée à des cabarets, graves et orageux (18).

Comme si les ouvriers du meuble étaient plus doués que d’autres pour fabriquer des barricades, le faubourg Saint-Antoine sera encore soulevé, mitraillé, canonné lors des journées de juin 1848 et dans la dernière semaine de la Commune de Paris.


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Le IXe arrondissement est une région de contraste : il comprend en effet, près du quartier de la Cité et ses tapis francs sordides, l’un des quartiers les plus aristocratiques de Paris, l’île Saint-Louis. Là, comme l’écrit Villermé, sur les quais du moins, « les logements sont de spacieux appartements et les habitants à leur aise ». Et il fait, on l’a vu, la comparaison avec la rue de la Mortellerie, « l’une de celles où le plus de pauvres sont entassés dans des logements étroits, sales, obscurs et mal aérés », et où la mortalité est presque deux fois plus élevée. Dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville, cette rue ne fait guère exception :

La rue du Tourniquet-Saint-Jean, naguère une des rues les plus tortueuses et les plus obscures du vieux quartier qui entoure l’Hôtel de Ville, serpentait le long des petits jardins de la Préfecture de Paris et venait aboutir dans la rue du Martroi, précisément à l’angle d’un vieux mur maintenant abattu (...) La partie la plus large de la rue du Tourniquet était à son débouché dans la rue de la Tixeranderie, où elle n’avait que cinq pieds de largeur. Aussi, par les temps pluvieux, des eaux noirâtres baignaient-elles promptement le pied des vieilles maisons qui bordaient cette rue, en entraînant les ordures déposées par chaque ménage au coin des bornes. Les tombereaux ne pouvant point passer par-là, les habitants comptaient sur les orages pour nettoyer leur rue toujours boueuse, et comment aurait-elle été propre (19) ?

La rue de la Mortellerie, archétype de la rue sans joie, court parallèlement à la Seine sur toute la longueur du quartier de l’Hôtel-de-Ville, depuis la place de Grève jusqu’à la rue des Nonnains-d’Hyères. Mortellerie vient de mortier : les mortelliers sont les ouvriers maçons, presque tous originaires de la Creuse, qui logent là dans un effroyable entassement. Martin Nadaud, originaire de Bourganeuf dans la Creuse, se souvient de sa jeunesse :

Singulier logement que celui que j’allais occuper. Il était situé à l’entresol et si bas de plafond qu’on pouvait à peine y marcher droit. Dans ce local, sorte de fouillis, il y avait des auges, des règles de maçon, des planches, de la ferraille de toute sorte ; ajoutons qu’il était à peine aéré et que la moitié des carreaux manquaient sous nos pieds.

Et ailleurs,

Dans cette chambre, il y avait six lits et douze locataires. On y était tellement entassés les uns sur les autres qu’il ne restait qu’un passage de cinquante centimètres pour servir de couloir le long de cette chambre (20).

Lors de l’épidémie de choléra de mars-avril 1832, on accuse la rue d’avoir été le foyer de départ de l’infection, qui emporte par jour plusieurs centaines de Parisiens – dont le Premier ministre, Casimir Périer, mais aussi, pertes infiniment plus regrettables, Cuvier et Champollion. Les quartiers des Arcis, de l’Hôtel-de-Ville, de l’Arsenal, où la population est la plus dense et la misère la plus noire, sont particulièrement touchés, alors que les riches s’en sortent plutôt mieux :

Le peuple murmura hautement quand il vit que les riches se sauvaient et prenaient, avec un bagage de médecins et de pharmacie, le chemin de contrées plus saines. Le pauvre remarqua avec mécontentement que l’argent était devenu une protection aussi contre la mort (21).

Après l’épidémie qui les avait décimés, les habitants de la rue de la Mortellerie refusèrent d’habiter une rue dont le nom commençait par MORT. En 1835, elle prit donc le nom de rue de l’Hôtel-de-Ville, qu’elle a gardé depuis (22).

Le quatrième quartier du IXe est l’Arsenal, dans l’angle que forment la Seine et le bassin de l’Arsenal, élargissement final du canal Saint-Martin creusé sous l’Empire. Cette région de Paris a beaucoup changé, car toute la partie aujourd’hui située entre le boulevard Morland et le fleuve – qui porte en particulier l’immeuble administratif de la Ville de Paris avec sa pergola façon pagode – était une île, l’île Louviers, reliée à la rive droite par le petit pont de Grammont, dans l’enfilade de la rue du Petit-Musc. C’était un immense chantier de bois à brûler, où l’on recueillait et débitait les troncs qui descendaient la Seine. Dans Les Mystères de Paris, le Chourineur se présente : « Fagot affranchi (forçat libéré), débardeur de bois flotté au quai Saint-Paul [le quai de l’île côté Seine], gelé pendant l’hiver, rôti pendant l’été, voilà mon caractère.  » Et à Rodolphe qui lui demande ce qu’il gagne par jour, il répond : «  Trente-cinq sous. Ca durera autant que j’aurai des bras ; quand je n’en aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d’osier, comme le vieux chiffonnier que je vois dans le brouillard de mon enfance. »

Au début de l’insurrection de juin 1832, on se battra dans l’île Louviers – étudiants et débardeurs contre les dragons de la caserne des Célestins – après que le cortège accompagnant le cercueil du général Lamarque se sera heurté à l’armée sur le pont d’Austerlitz.
Avant que l’île soit réunie à la rive droite (1843), le boulevard Morland était un quai et la bibliothèque de l’Arsenal était au bord de l’eau.

***

Dans les tableaux de Villermé, l’arrondissement qui vient presque toujours en dernier est le seul situé sur la rive gauche : l’immense et malheureux XIIe,

... le plus pauvre quartier de Paris, celui dans lequel les deux tiers de la population manquent de bois en hiver, celui qui jette le plus de marmots au tour des Enfants-Trouvés, le plus de malades à l’Hôtel-Dieu, le plus de mendiants dans les rues, qui envoie le plus de chiffonniers au coin des bornes, le plus de vieillards souffrants le long des murs où rayonne le soleil, le plus d’ouvriers sans travail sur les places, le plus de prévenus à la Police correctionnelle (24).

Le XIIe s’étend sur les deux pentes de la Montagne Sainte-Geneviève : le Quartier latin, qui descend du Panthéon vers la Seine, et le faubourg Saint-Marceau, qui s’étend vers les Gobelins et la barrière d’Italie.
Il est difficile de se représenter ce qu’était le Quartier latin (quartier Saint-Jacques) au temps de Villermé, avant le percement de la rue des Écoles, du boulevard Saint-Germain, du boulevard Saint-Michel, et quand la rue Soufflot ne descendait pas au-delà de la rue Saint-Jacques. Le quadrilatère est limité par la rue Saint-Jacques, la rue de l’Estrapade, l’axe des rues des Fossés-Saint-Victor [Cardinal-Lemoine] et des Bernardins, et le quai Saint-Michel sur lequel débordaient les bâtiments du vieil Hôtel-Dieu de Soufflot (reliés par un pont à ceux de la Cité). C’est alors l’un des quartiers où la densité est la plus forte, le dessin des rues le plus médiéval et la misère la plus noire. Au début de L’Interdiction, le docteur Bianchon rend visite à son oncle, le bon juge Popinot.

... le célèbre docteur se dirigea, dès sept heures du matin, vers la rue du Fouarre où demeurait monsieur Jean-Jules Popinot, juge au Tribunal de Première Instance du Département de la Seine. La rue du Fouarre, mot qui désignait autrefois rue de la Paille, fut au treizième siècle la plus illustre rue de Paris. Là furent les écoles de l’Université, quand la voix d’Abeilard et celle de Gerson retentissaient dans le monde savant. Elle est aujourd’hui l’une des plus sales du douzième arrondissement (...) Au milieu de cette rue toujours humide et dont le ruisseau roule vers la Seine les eaux noires de quelques teintureries, est une vieille maison, sans doute restaurée sous François Ier, et construite en briques maintenues par des chaînes de pierre de taille (...) Les deux corps de logis en équerre dont se compose la maison tirent leur jour [d’un] jardinet entouré par deux maisons voisines bâties en colombage, décrépites, menaçant ruine, où se voit à chaque étage quelque grotesque attestation de l’état exercé par le locataire. Ici de longs bâtons supportent d’immenses écheveaux de laine teinte qui sèchent ; là sur des cordes se balancent des chemises blanchies ; plus haut des volumes endossés [reliés] montrent sur un ais leurs tranches fraîchement marbrées ; les femmes chantent, les maris sifflent, les enfants crient ; le menuisier scie ses planches, un tourneur en cuivre fait grincer son métal ; toutes les industries s’accordent pour produire un bruit que le nombre des instruments rend furibond (25).

Privat d’Anglemont, ami de Balzac, de Dumas et de Delacroix, décrit la population du quartier dans les années 1830 :

Les abords de la place Maubert, les rues du bas de la rue Saint-Jacques, sont habités par cette race patibulaire, hâve, sombre, rachitique, qui fait la désolation de toute capitale, et qu’on est convenu d’appeler, nous ne savons pas pourquoi, les bons pauvres. Autant le chiffonnier est gai, gouailleur, chanteur, insouciant, autant le bon pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux. L’un boit, rit, plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs ; l’autre se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette, malingre, hypocrite (26).

Il faut franchir la rue de l’Estrapade (sur le tracé de l’enceinte de Philippe Auguste) pour atteindre des régions moins misérables. Le quartier de l’Observatoire (ou du faubourg Saint-Jacques) est paisible et aéré comme seule peut l’être une région de couvents et d’hôpitaux – qu’elle est toujours, du reste. Balzac le connaissait bien puisqu’au début des années 1830 il habitait au 1, rue Cassini, la rue qui passe devant l’Observatoire. À la fin de Ferragus, le vieil homme brisé passe le temps à regarder les joueurs de boules, leur prêtant parfois sa canne pour mesurer les coups, dans « l’espace enfermé entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de l’Observatoire ».

Ce lieu tient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la fortification, du jardin, de l’avenue, de la route, de la province, de la capitale ; certes, il y a de tout cela : c’est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s’élèvent les Enfants-Trouvés, la Bourbe, l’hôpital Cochin, les Capucins, l’hospice La Rouchefoucauld, les Sourds-Muets, l’hôpital du Val-de-Grâce ; enfin, tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur asile ; et pour que rien ne manquât à cette enceinte philanthropique, la Science y étudie les Marées et les Longitudes ; monsieur de Chateaubriand y a mis l’infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé un couvent. Les grandes situations de la vie sont représentées par les cloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mère qui accouche, et pour l’enfant qui naît, et pour le vice qui succombe, et pour l’ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, à deux pas, est le cimetière de Montparnasse, qui attire d’heure en heure les chétifs convois du faubourg Saint-Marceau (27)

Le faubourg Saint-Marceau (ou Saint-Marcel) du temps de Villermé est un quartier totalement différent de la région qui lui correspond topographiquement aujourd’hui (le sud du Ve et le nord du XIIIe arrondissements). C’est sans doute le plus inimaginable de tout Paris. Il touche aux limites de la ville, marquées alors par le boulevard Saint-Jacques, le boulevard des Gobelins [Saint-Marcel] et le boulevard de l’Hôpital, qui borde la Salpêtrière (28). Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les terrains vagues autour de l’hôpital sont les lieux les plus reculés de la ville. Dans Les Misérables, la masure Gorbeau où échoue Jean Valjean est au 50-52 boulevard de l’Hôpital. De là,

Si loin que la vue pût s’étendre, on n’apercevait que les abattoirs, le mur d’enceinte et quelques rares façades d’usines, pareilles à des casernes ou des monastères ; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires ; partout des rangées d’arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre des angles droits (...) On peut rêver quelque chose de plus terrible qu’un enfer où l’on souffre, c’est un enfer où l’on s’ennuierait. Si cet enfer existait, ce morceau du boulevard de l’Hôpital en eût pu être l’avenue (29).

L’intérieur du faubourg n’est pas plus reluisant que ses marges. Me Derville, l’avoué de la Comédie humaine, cherche à rencontrer le colonel Chabert, l’homme qui était mort à Eylau. Il habite « dans le faubourg Saint-Marceau, rue du Petit-Banquier [du Banquier ?], chez un vieux maréchal des logis de la garde impériale, devenu nourrisseur, et nommé Vergniaud »

Arrivé là, Derville fut forcé d’aller à pied à la recherche de son client ; car son cocher refusa de s’engager dans une rue non pavée et dont les ornières étaient un peu trop profondes pour les roues d’un cabriolet. En regardant de tous les côtés, l’avoué finit par trouver, dans la partie de cette rue qui avoisine le boulevard, entre deux murs bâtis avec des ossements et de la terre, deux mauvais pilastres en moellons que le passage des voitures avait ébréchés, malgré deux morceaux de bois placés en forme de bornes (...) Au fond d’une cour assez spacieuse, s’élevait, en face de la porte, une maison, si toutefois ce nom convient à l’une des masures bâties dans les faubourgs de Paris, et qui ne sont comparables à rien, pas même aux plus chétives habitations de la campagne, dont elles ont la misère sans en avoir la poésie (30).

Le faubourg est traversé par la Bièvre, qui pénètre dans la ville par la barrière Croulebarbe et se jette dans la Seine au quai d’Austerlitz. Le long de la rivière, transformée en égout à ciel ouvert, s’échelonnent des ateliers de tanneurs, de corroyeurs et de teinturiers – et la manufacture des Gobelins, dont la façade s’ouvre sur la rue Mouffetard (avant le percement de l’avenue des Gobelins et de l’avenue d’Italie, la rue Mouffetard est le grand axe du faubourg et va jusqu’à la barrière d’Italie [place d’Italie]). En 1840, Frégier décrit la population de la rue de Lourcine, qui longe la Bièvre :

Parmi les chiffonniers qui logent en garni, il en est bon nombre qui, par économie, couchent dans les champs à la belle saison. Le gain journalier du chiffonnier s’élève de 15 à 20 sous, et celui de ses enfants à 10 sous environ. Il y a de ces enfants qui désertent le toit paternel dès l’âge le plus tendre, et qui se mettent à chiffonner pour subsister. Leur vie est tout à fait nomade et presque sauvage. Ils sont remarquables par leur audace et l’aspérité de leurs mœurs (31).

Le quartier du Jardin du roi [Jardin des plantes], quatrième quartier du XIIe arrondissement, n’a que peu changé depuis les années 1830. Certes, la prison de Sainte-Pélagie (à l’angle de la rue de la Clef et de la rue du Puits de l’Ermite) a disparu, ainsi que l’ancien hôpital de la Pitié (rue du Jardin du roi, aujourd’hui rue Geoffroy Saint-Hilaire). Mais le seul véritable bouleversement est le remplacement de la Halle aux vins par la faculté de Jussieu dans les années 1960, à laquelle est venu ensuite s’adosser l’Institut du monde arabe.

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Quand ce Paris prolétarien a-t-il disparu, quand les ouvriers, les chiffonniers, les mendiants, quand les pauvres ont-ils été chassés du centre de la ville ?
La réponse habituelle est que cette expulsion est liée aux grands travaux d’Haussmann sous le Second Empire, prolongés au début de la Troisième République. Ce qui est vrai et faux à la fois. À l’intérieur du Paris des douze arrondissements, les destructions d’Haussmann n’ont été véritablement massives qu’en deux endroits : l’île de la Cité, presque entièrement rasée, et les alentours de l’ancien Château d’eau, où l’implantation brutale de la place de la République a fait disparaître tout un quartier populaire, créant un vide immense d’où rayonnent des boulevards propres aux charges de cavalerie (32). Ailleurs, les percées haussmanniennes emportaient certes sur leur passage des pans entiers du Paris prolétarien, mais sans en changer radicalement la physionomie (33). Ainsi, de part et d’autre des boulevards de Sébastopol et Strasbourg, les anciennes rues Saint-Denis et Saint-Martin et les faubourgs qui les prolongent sont-elles restées en place, longtemps indemnes ou presque. Ainsi encore, malgré l’éventrement par le boulevard Saint-Germain, la rue des Écoles et la rue Monge, le Quartier latin a-t-il gardé jusqu’à une époque récente des zones entières peuplées de prolétaires, d’immigrés et de clochards. Et les Halles, et le faubourg Saint-Antoine, et le quartier Mouffetard, et le quartier Beaubourg – pour se limiter aux lieux les plus célèbres – n’ont pas été vidés de leur population pauvre ni privés de leur esprit rebelle par les percées du baron Haussmann.
Au tournant du siècle dernier, nombreux sont d’ailleurs les témoignages qui montrent la persistance d’un Paris misérable dans le périmètre du mur des Fermiers généraux (pour les villages de la couronne annexés en 1860, c’est encore une autre affaire) : Huysmans, Francis Carco, Léon Daudet, un peu plus tard Eugène Dabit ou Léon-Paul Fargue, ou encore l’inimitable Henri Calet après la Libération, tous parlent de « ces immenses quartiers dont les maigres salaires vouent à d’éternelles privations les enfants et les femmes », de coins « pour les déshérités du sort et pour les écrasés de la vie » (34).
Dans les années 1950, j’ai connu un Marais noir de crasse et de suie, les cours encombrées d’appentis couverts de tôle ondulée, les boutiques sordides, les marchands de quatre saisons poussant leurs charrettes à bras sur la rue Saint-Antoine. Le plateau Beaubourg était un grand vide pavé qui servait pendant la nuit de garage aux camions des Halles et d’abri pour des étreintes rapides et tarifées. Les cafés de la rue Mouffetard étaient des bistrots de clochards où il était impossible d’entrer pour qui n’était pas barbu et en loques. Entre Maubert et la Seine, dans les rues de Bièvre, Frédéric-Sauton, Maître-Albert, des hôtels offraient des chambres à la journée ou la semaine aux ouvriers venus d’Afrique du Nord (on ne disait pas « maghrébins »). Dans les cours du faubourg Saint-Antoine, les ouvriers du meuble étaient au travail jour et nuit. Les hôpitaux, où j’ai travaillé un peu plus tard, étaient si pleins l’hiver – de vieux, de pauvres, de femmes avortées par les fameuses « faiseuses d’anges » – qu’il fallait parfois tendre de draps les chapelles pour y admettre des malades sur des brancards.
Puis, dans les années 1960, le centre de Paris s’est débarrassé de ses pauvres. Durant les années de Gaulle-Malraux-Pompidou-Papon, on a vu se réaliser, dans l’espace correspondant au Paris des douze arrondissements, le vieux rêve de tous ceux qui régentent cette ville depuis La Reynie, le premier lieutenant de police qui mena le Grand Enfermement de 1657. Le vieux capitalisme français s’étant brutalement modernisé, la spéculation foncière prit un cours nouveau. L’industrie disparut de Paris : il était plus rentable de construire des logements bourgeois à la place des vieux ateliers (plus tard, on les transformera en lofts). Tous les quartiers prolétariens du centre furent soumis à un processus d’expulsion-rénovation-relogement à des prix ou des loyers inaccessibles aux habitants d’origine. C’est ainsi que les quartiers recensés par Villermé comme ceux de la misère devinrent pour la plupart des zones résidentielles où les rues sont propres, les Arabes épiciers, les mendiants polis, les noirs balayeurs et les boutiques standardisées. L’« illustre vallée de plâtras incessamment prêts de tomber et de ruisseaux noirs de boue » dont parle Balzac à la première page du Père Goriot a fait place à un réseau urbain qui ressemble tantôt à un quartier piétonnier de province, tantôt au Duty Free d’un aéroport international et tantôt encore à un Disneyland pour touristes cultivés. Désormais – pour le moment ? – la vie est ailleurs.

(1) Eugène Sue, Les Mystères de Paris, 1842-1843 (en feuilleton dans Le Journal des Débats). Coll. Bouquins, 1989, p. 32-33. La scène se passe en 1838. Parmi les œuvres citées dans cette postface, beaucoup sont postérieures d’une dizaine ou une douzaine d’années à la publication de Villermé, car c’est alors seulement que Paris devient un grand sujet littéraire. Mais à cette époque – avant la révolution industrielle – la physionomie de la ville change assez lentement pour que ces citations valent encore pour le Paris de la fin du règne de Charles X.
(2) Georges Eugène Haussmann, Mémoires, 1890. Réimp. Paris, Guy Durier, 1979, p. 47.
(3) Le Paris de Villermé est limité par le mur des Fermiers Généraux (son tracé correspond à peu près à celui des lignes de métro n° 2 et 6, Nation-Étoile par Barbès au nord et par Denfert-Rochereau au sud). Montmartre, La Chapelle, La Villette, Belleville et Ménilmontant, Charonne... sont des communes extérieures, indépendantes de Paris.
(4) La partie basse de la rue Saint-Martin portait le nom de rue des Arcis. Tout près de la Seine, elle devenait rue Planche-Mibray, nom qui vient des planches jetées pour franchir les ruisseaux de boue (bray).
(5) Martin Nadaud, Léonard, maçon de la Creuse, 1895. Réimpr. La Découverte/poche, 1998, p.82. La scène se passe en 1833.
(6) Haussmann, Mémoires, op.cit, pp. 27-28.
(7) Le bas de la rue du Temple s’appelait rue Sainte-Avoye. Il ne reste de cette appellation que le petit passage Sainte-Avoye, en L entre la rue du Temple et la rue Rambuteau.
(8) Pour un survol de ces insurrections, je me permets de renvoyer à mon Invention de Paris, dans la partie intitulée Paris rouge (Seuil, 2002).
(9) Rey-Dussueil, Le Cloître Saint-Méry (sic), Paris, Ambroise Dupont, 1832, pp. 107-108. Dans ce récit romancé, le petit Joseph a sans doute inspiré Hugo pour le personnage de Gavroche.
(10) Voir La Princesse de Cadignan.
(11) On raconte que pendant la guerre de Sécession, des combattants avaient pris les noms d’ « Enjolras » ou de « Bossuet ». (Thomas Bouchet, « La barricade des Misérables », in La Barricade, A. Corbin et J.M. Sauveur dir., Paris, Publications de la Sorbonne, 1997)
(12) Auguste Blanqui, Instructions pour une prise d’armes (1868), in Maintenant il faut des armes, textes choisis et présentés par Dominique Le Nuz, Paris, La Fabrique, 2006, p. 281.
(13) Le percement de la rue Turbigo et l’élargissement de la rue Beaubourg ont fait disparaître la rue Transnonain, mais certaines maisons de la rue ont été intégrées dans le côté pair de la rue Beaubourg.
(14) Charles Baudelaire, Quelques caricaturistes français, in Le Présent, octobre 1857. Curiosités esthétiques, Classiques Garnier, 1990, p. 275.
(15) Le Crédit municipal (nom moderne et rassurant du Mont de Piété) est toujours au même emplacement, ouvrant aujourd’hui sur la rue Rambuteau, avec à l’intérieur l’une des tours de l’enceinte de Philippe Auguste.
(16) On appelait boulevard du Crime la dernière partie du boulevard du Temple, où de nombreux théâtres jouaient des mélodrames sanglants. Cette section du boulevard du Temple a disparu avec ses théâtres (sauf le théâtre Déjazet) avec le percement de la place de la République.
(17) Balzac, Le Cousin Pons, 1845. Pléiade éd. Bouteron, années 1950, t. VI, pp. 560-561.Toutes les citations de la Comédie humaine se rapportent à cette édition.
(18) Victor Hugo, Les Misérables. Coll Bouquins, p. 668. Les Misérables n’ont été terminés qu’en 1868, mais Hugo avait été témoin des journées de juin 1832 et avait accumulé sur le sujet une grande documentation.
(19) Balzac, Une Double Famille, Pléiade, t. I, p. 925.
(20) Martin Nadaud, Léonard maçon de la Creuse, op.cit., pp. 57 et 95.
(21) Henri Heine, De la France, 1832. Gallimard, coll. Tel, p. 116.
(22) La rue n’existe plus qu’en pointillé, car il lui manque tantôt un côté et tantôt l’autre.
(23) Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op.cit. p. 45.
(24) Balzac, L’Interdiction, 1836. Pléiade, t.III, p. 17.
(25) Balzac, L’Interdiction, op.cit, pp. 18-19. La rue du Fouarre longe aujourd’hui le square entourant l’église Saint-Julien-le-Pauvre, jusqu’au quai de Montebello
(26) Alexandre Privat d’Anglemont, Paris anecdote, réimpr. Éditions de Paris, 1984, p. 242
(27) Balzac, Ferragus, Pléiade, t.V, pp. 122 et 123. La Bourbe est le nom que portait la maternité devenue « de Port-Royal ». Avant le percement du boulevard de ce nom, elle ouvrait sur la petite rue de la Bourbe. Les Enfants-Trouvés correspondent à l’actuel hôpital Saint-Vincent-de-Paul. L’infirmerie Marie-Thérèse était sur la même rue d’Enfer, un peu plus haut. Les Capucins étaient un hôpital pour maladies vénériennes à l’angle de la rue de la Bourbe et de la rue de la Santé. La prison de la Santé n’existait pas encore – le nom vient d’une maison de santé fondée par Anne d’Autriche avant le Val de Grâce.
(28) La Salpêtrière était la pièce maîtresse de l’Hôpital général, construit sous Louis XIV pour enfermer les mendiants, les prostituées et les fous. Le mur des Fermiers généraux la laissait à l’origine hors de Paris, passant le long du boulevard de l’Hôpital. Au temps de Villermé, son tracé a été modifié pour inclure la Salpêtrière dans la ville.
(29) Victor Hugo, Les Misérables, coll. Bouquins, p 342.
(30) Balzac, Le Colonel Chabert, Pléiade, t. II, p. 1111.
(31) Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes et des moyens de les rendre meilleures. Paris, Baillière, 1840. (Cité in Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses, Livre de poche, p. 606.) La rue de Lourcine a disparu avec le percement du boulevard de Port-Royal. Elle était dans le prolongement de la rue Censier.
(32) De la caserne de la place de la République (aujourd’hui caserne Vérine) les troupes pouvaient gagner les quartiers agités par le boulevard Magenta, le boulevard du Temple (qui existait, mais moins large), le boulevard Voltaire (du Prince-Eugène, sous l’Empire), l’avenue de la République (des Amandiers jusqu’en 1877).
(33) Par commodité, on appelle « percées haussmanniennes » certaines voies dessinées par Haussmann mais réalisées ou complétées après 1870.
(34) J-K. Huysmans, Croquis parisiens, La Bièvre, 1876. Réimpr. La Bibliothèque des Arts, 1994, p. 128.


Postface pour R. Villermé, "La mortalité dans les divers quartiers de Paris", La Fabrique, 2008.