ATTENTION, JOURNALISTES DOCILES.
Au lendemain de l’incendie du centre de rétention de Vincennes et du tabassage du jeune Rudy H. près des Buttes-Chaumont, les trois principaux quotidiens français rendent compte des événements. On y retrouve les mêmes phrases, directement reprises des communiqués de la police, avec un enrobage plus moralisateur dans Le Monde, plus inconsistant dans Libération, plus va-t-en guerre dans Le Figaro. Il en ressort que les « retenus » n’ont vraiment pas de bonnes manières, que l’antisémitisme connaît une nouvelle flambée et que le XIXe arrondissement est devenu un quartier dangereux où les jeunes juifs sont menacés par des bandes d’origine africaine et arabe.
Que dans la grande presse la plupart des journalistes se comportent comme des moutons, ce n’est pas nouveau, mais d’année en année le phénomène s’accentue. Il ne suffit pas, pour l’expliquer, d’invoquer la mainmise de Dassault, Lagardère ou Rothschild sur la presse papier : en dehors de certains journaux à certaines (brèves) périodes, la presse française a toujours été la propriété de financiers. Ce qui a changé, ce sont les journalistes. Naguère, ils venaient de tous les horizons, ils avaient souvent fait d’autres métiers, ils formaient des groupes disparates et assez peu disciplinés. On pouvait voir en eux – en certains d’entre eux – les héritiers de la bohême du XIXe siècle, les descendants des cyniques Lousteau ou Blondet de la Comédie humaine. Aujourd’hui, ils sortent presque tous du Centre de formation des journalistes, où ils ont suivi l’enseignement de maîtres venant de TF1 ou du Nouvel Observateur. Ils sont nourris de l’esprit Sciences-Po, école où, sous les figures tutélaires de Tocqueville et Raymond Aron, on apprend que le libéralisme est l’horizon indépassable de notre temps.
Ces nouveaux journalistes n’ont besoin d’aucune pression pour aller du côté du manche : ils s’y portent tout seuls. En souplesse, ils adaptent la novlangue commune au lectorat supposé de leur journal : ici, plus « objectif » ; là, plus « vieux gauchiste » ; là encore, plus servile que ce que requiert le pouvoir du moment. Avec les publicitaires, les économistes, les policiers et les présentateurs des journaux télévisés, ils sont intégrés dans la grande cohorte des forces de l’ordre.
Les experts, pour expliquer le déclin de la presse écrite quotidienne, insistent sur la concurrence des gratuits et de l’Internet. Il me semble que l’essentiel est ailleurs. La lecture d’un journal est d’abord un plaisir. Non pas d’y trouver exprimées ses propres opinions, mais plutôt de faire un voyage immobile au café ou dans son lit, de voir se dérouler en tournant les pages une journée du vaste monde. Avec les journaux français actuels, ce plaisir a entièrement disparu. Pour les jeunes, qui ne l’ont pas connu, acheter un quotidien est un acte étranger. Les moins jeunes, qui évoquent entre eux ce plaisir avec une sorte de nostalgie, sortent de temps à autre leur 1,20 euros quand ils attendent le train, ou en vacances quand il pleut. Au bout de cinq minutes, ils jettent le journal et vont se laver les mains.


CQFD, juillet 2008