JUIN 1848, UN ANNIVERSAIRE SILENCIEUX.
Une insurrection foudroyante, « la plus grande et la plus singulière qui ait eu lieu dans notre histoire et peut-être dans aucune autre : la plus grande, car, pendant quatre jours, plus de cent mille hommes y furent engagés et il y périt cinq généraux ; la plus singulière, car les insurgés y combattirent sans cri de guerre, sans chefs, sans drapeaux et pourtant avec un ensemble merveilleux et une expérience militaire qui étonna les plus vieux officiers ». C’est Tocqueville qui le dit, avec son expérience personnelle des combats auprès du général Lamoricière lors de l’attaque des barricades de la rue Saint-Maur.
Le 160e anniversaire de cet événement n’a pas été relevé par grand monde, que je sache. Ce n’est pas nouveau : depuis un bon siècle et demi, les journées de Juin sont occultées, plongées dans l’oubli, y compris chez ceux qui sont censés défendre la mémoire du peuple.
À ce refoulement, on peut trouver au moins deux raisons.
La première tient à la nature même de cette insurrection : elle fut menée par le prolétariat parisien absolument seul. La bourgeoisie républicaine resta stupéfaite, quand elle ne participa à la lutte du côté de l’ordre. « Ils craignaient, écrit Tocqueville, que la victoire des ouvriers leur devînt bientôt fatale. » François Arago attaqua au canon les barricades du Quartier latin, Edgar Quinet commandait la 11e légion de la garde nationale. Louis Blanc, l’un des leaders de la gauche, déclara à la commission d’enquête : « Personne n’est demeuré plus complètement étranger que moi à ces malheureuses affaires ». Les chefs de barricade, eux, étaient tous des prolétaires : Legénissel, dessinateur industriel, place Lafayette ; Voisambert, cordonnier en vieux, rue Planche-Mibray ; Racary, mécanicien, place des Vosges ; Hibruit, chapelier, rue des Nonnains-d’Hyères ; Barthélémy, mécanicien, faubourg du Temple... On ne trouve en Juin aucun de ces artistes, de ces jeunes gens de la bohême, de ces étudiants, de ces bourgeois révoltés dont les noms sont liés au souvenir de la Commune : ici, point de Courbet, ni de Delescluzes, ni de Vallès, mais des n’importe qui, des inconnus, des pauvres qui furent fusillés et déportés par milliers. C’est cet anonymat qui donne aux journées de Juin leur couleur noire et qui explique en partie leur oubli.
La seconde raison, plus actuelle, est que juin 1848 marque la rupture d’un pacte implicite, ou si l’on veut la fin d’une illusion, celle que le peuple et la bourgeoisie, main dans la main, allaient terminer ce qui avait été commencé pendant la Révolution. En canonnant le prolétariat, la bourgeoisie y mettait un terme définitif et c’est pourquoi les journées de Juin ne font pas partie des images d’Épinal de l’idéologie républicaine. Or l’illusion de « la main dans la main », cette idéologie cherche de tout temps à l’entretenir. Le maintien de l’ordre est à ce prix, aujourd’hui comme autrefois. Le souvenir de l’énorme rupture de Juin est donc inopportun et l’on comprend facilement que ni l’université, ni les pouvoirs publics, ni les partis politiques ne veuillent en entendre parler.


L’Humanité, 14 juin 2008