ESPACES SIDÉRANTS.
Depuis Espèces d’espaces de Georges Perec, le mot a été mis à toutes les sauces — espace santé, espace bazar, espace André Malraux — mais l’on ne parle plus guère de cette espèce en voie de disparition (provisoire ?) qu’est l’espace public. Dans cette expression, « espace » n’est pas à prendre au premier degré : il ne suffit pas de décréter que l’esplanade du Trocadéro à Paris portera le nom de « Parvis des libertés et des droits de l’homme » pour en faire un espace public. Ni de parsemer les rues et les places de tramways, de sanisettes et de vélos de location.pour rendre public le malheureux espace urbain chaque jour plus privatisé.
L’espace public ne peut ni se décider ni se circonscrire. Il est fait d’un ou plusieurs lieux où, à un moment donné, il advient que les gens se parlent soudain sans se connaître, et que prennent la parole des personnes qui n’ont aucune légitimité à le faire. J’utilise à dessein les mots vagues de « gens » et de « personnes » : la particularité de l’espace public, par rapport à une assemblée générale ou à une manifestation syndicale, est qu’il est peuplé et animé par n’importe qui. Ce n’est pas le lieu qui le définit, c’est le partage de la parole entre des égaux d’un moment, sans qu’interviennent, ou bien modestement comme tout le monde, les discoureurs de profession.
À maintes reprises, dans le passé, on a vu éclore et se dilater un tel espace. Paris s’est transformé en un immense espace public lors des grandes journées qui ont rythmé la Révolution. En dehors de ces moments dramatiques, dans les assemblées des sections parisiennes la parole était à qui voulait la prendre, alors qu’à l’Assemblée ou dans les grands clubs, elle était saisie par les orateurs, même si le peuple faisait souvent entendre sa voix depuis les tribunes. En 1848, entre la révolution de février et les journées de juin, dans des dizaines de clubs dont celui de Blanqui n’est que le plus célèbre, chacun pouvait s’exprimer et ceux qu’on n’appelait pas encore « les intellectuels » y assistaient en spectateurs. Et puis la Commune, et juin 1936, et la Libération, et Mai 68, où le plus étonnant peut-être était de voir en pleine rue des cercles se former, où des passants entamaient de grandes palabres sur les événements. Le dernier en date des moments où le couvercle s’est soulevé a été celui des grèves de décembre 1995, et ce n’est pas par hasard que des voix de la gauche est alors sortie l’injure à tout faire, celle de populisme.
Quand l’espace public se rétrécit à l’extrême, il en vient comme aujourd’hui à se superposer à l’espace médiatique. Alors, la liberté d’expression disparaît et la question se transforme en tarte à la crème : les journalistes sont-ils libres de dire et d’écrire ce qu’ils veulent ? Le peuple étant muet, la parole est aux experts.


CQFD, juin 2008