COLLABORATION ET PHOTOGRAPHIE.
Dans la France d’aujourd’hui, il n’est pas fréquent que de vrais scandales éclatent au grand jour. Ce n’est pas que les occasions manquent, mais plutôt que la caisse de résonance – les médias, comme on dit – est étouffée. En voici un pourtant, à propos de l’exposition « Les Parisiens sous l’occupation » à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Les journaux et même certains édiles se sont indignés de ce que les photos d’André Zucca aient été présentées sans qu’il soit précisé que ce photographe travaillait pour l’édition française du magazine de l’armée allemande Signal. D’où des pages entières sur la relation entre histoire et photographie, photographie et réel, et autres joyeusetés.
Ce qui permet de ne pas trop parler des photos, qui sont pourtant bien intéressantes. Ce sont des images en couleur, Zucca ayant reçu des Allemands des pellicules Agfacolor. Et ce sont de bonnes photos, ou plus précisément des clichés qui datent d’une bonne époque de la photographie. Certaines images – les semelles compensées, les pêcheurs à la ligne, les Halles – pourraient être signées Doisneau, par exemple.
Mais surtout, les responsables de l’exposition ont eu la cruauté involontaire de faire un accrochage par quartiers, ce qui montre la vérité sur la présence de l’armée allemande à Paris. Les terrasses des cafés des Champs-Élysées sont pleines, et les officiers s’y promènent aussi tranquillement que s’ils étaient sur le Kurfurstendam. Les belles dames sont sans doute les mêmes qui, trois ou quatre ans auparavant, acclamaient le triomphe de Daladier à Munich et criaient sur les trottoirs de l’avenue « Les communistes sac au dos, les Juifs à Jérusalem ». À l’hippodrome de Longchamp, les pilotes de la Luftwaffe se font photographier aux côtés de beautés coiffées de chapeaux fleuris à la dernière mode. À la Madeleine, des élégantes (à la sortie de la messe ? d’un mariage ?) descendent les marches accompagnées de jeunes gens décorés, en uniforme vert-de-gris.
Dans les quartiers populaires, au contraire, on ne voit pas un seul soldat allemand sur les photos de Zucca. Ni aux Halles, ni à Ménilmontant, ni à la République, ni à Belleville, où il a pris une belle vue de foule entre le café La Vielleuse et son pendant de l’autre côté de la rue de Belleville, le Point du Jour. C’est simple : dans ces quartiers-là, les Allemands n’y allaient pas, ni en touristes, ni même en voitures et en armes – il y avait la police française pour ça. C’était le Paris de la résistance, comme le rappellent les nombreuses plaques rappelant dans ces rues ceux qu’on a déportés, torturés, fusillés.
Là est le vrai scandale de cette exposition : elle montre la différence entre deux parties de la ville, celle de la collaboration et l’autre. Cette différence existe toujours, mais ceux qui tiennent les places des collabos d’autrefois n’aiment pas qu’on en parle.


CQFD, mai 2008