ASSEZ DE LARMES !.
À en juger par le nombre de médecins à son chevet, le livre ne se porte décidément pas bien. Les ministres de la Culture, les organisations professionnelles, le Sénat de la République et jusqu’à la vénérable Société des gens de lettres manifestent leur sollicitude en organisant des colloques, en publiant des enquêtes, en commandant des rapports sur un état de santé dont tous signalent l’inquiétante dégradation.
D’où vient que cette prose, dans l’ensemble, sonne faux, qu’elle oscille entre évidences et vœux pieux, entre larmes forcées et bonnes résolutions sans portée ? Que les remèdes proposés soient dérisoires et qu’il ne soit jamais parlé de ce qui serait possible sans délai et à peu de frais ?
C’est qu’il s’agit toujours de sauver « le livre », considéré comme une catégorie unique et homogène. Or chacun sait qu’il en est tout autrement. Il y a d’un côté des livres qui sont des produits industriels, élaborés en suivant les règles du marketing et commercialisés en s’appuyant avant tout sur les grandes enseignes répandues sur tout le territoire et en particulier à la périphérie des villes. Ces livres, de loin les plus nombreux – en titres et en exemplaires vendus –, sont fabriqués par des maisons qui appartiennent pour la plupart à des groupes financiers et dont la raison d’être est la rentabilité des investissements. Ce secteur-là du livre se porte plutôt bien. Si d’aventure tel best seller ne se vend pas, si telle collection est un échec, les moyens de ces maisons permettent d’oublier rapidement cette déception.
De l’autre côté, il y a les livres que l’on qualifie souvent de difficiles – pas forcément à lire, mais à coup sûr difficiles à écrire, à éditer, à lancer, à vendre. Ce sont des romans et des essais, des livres de poésie ou de théâtre, qui résultent d’une activité d’un bout à l’autre artisanale. Dans l’ensemble, les maisons d’édition qui les élaborent sont de petite taille et n’ont pas d’investisseurs extérieurs : on dit qu’elles sont indépendantes. Elles se réclament des exemples de Jérôme Lindon aux éditions de Minuit, de José Corti ou de François Maspero. Les librairies qui défendent le mieux ces livres sont souvent tenues par des passionnés qui travaillent cinquante heures par semaine en se payant une misère. Ce sont ces livres-là qui sont aujourd’hui en danger.
(Je sais, une telle dichotomie est simplificatrice : des grands groupes d’édition, il sort aussi des livres indispensables, et il n’est pas question d’opposer la bonne et la mauvaise littérature. Il y a de bons romans policiers et de mauvais livres de philosophie, il y a d’excellents libraires à la Fnac et des librairies indépendantes sans intérêt, etc. Mais la distinction entre le livre produit par l’industrie de l’entertainment et le livre issu de l’édition artisanale reste indispensable pour comprendre la véritable situation « du livre ».)

Les remèdes proposés par les instances officielles sont tantôt cocasses (le rétablissement de la distribution des prix, proposé par le Sénat) et tantôt anodins (le label LIR pour les librairies, proposé dans le rapport Gallimard commandé par le ministère de la Culture, ou encore l’institution d’un médiateur du livre, proposition émise lors du colloque « Livre 2010 »). C’est que pour ces instances, le maintien du livre indépendant n’est pas une véritable et sincère priorité – je dis « livre indépendant » et non « édition indépendante » car les éditeurs, les distributeurs et les libraires qui défendent les mêmes livres sont soumis aux mêmes menaces. Leurs sorts sont liés.
Qu’il s’agisse du ministère, des syndicats de l’édition et de la librairie ou encore des parlementaires, tous ou presque sont situés dans la nébuleuse du livre industriel, soit qu’ils en soient l’émanation directe (le SNE*, par exemple, est contrôlé par les conglomérats de l’édition, même si de petits éditeurs y font de la figuration, parfois utile d’ailleurs), soit qu’ils n’aient qu’une sympathie modérée pour des éditeurs et des libraires dont on pense – souvent à juste titre – qu’ils défendent l’idée que les choses pourraient être autrement qu’elles ne sont. Il ne faudrait pas croire pour autant que, dans ces milieux, la disparition du livre indépendant soit programmée, ni même souhaitée : au contraire, sa persistance est utile, à condition qu’elle soit discrète, car elle sert à montrer qu’il persiste bien dans ce pays une diversité de pensée et une liberté d’expression, ingrédients indispensables, comme chacun sait, à une saine démocratie libérale.

Pour tous ces voix officielles, il est donc important de manifester le plus bruyamment possible une volonté d’aider le livre indépendant dans la difficile bataille qu’il mène pour survivre. Mais les causes le plus souvent invoquées pour expliquer la mauvaise santé « du livre » sont de celles sur lesquelles on ne peut rien : la baisse de la lecture (dont il est permis de douter qu’elle soit réelle) et la concurrence de l’internet (également conjecturale), avec un grand méchant loup qui s’apprêterait à sortir de la forêt : le livre électronique. Dans l’abondante littérature institutionnelle, il n’est presque jamais fait mention de la première cause des difficultés du livre indépendant : la concentration de la presse et de l’édition – sans précédents ni équivalents dans d’autres pays –, l’industrialisation massive, avec comme conséquences directes  l’hyperproduction, la puissance de la prescription médiatique, et la décrépitude de la critique de livres qui s’apparente à une démission collective. Devant cette menace, que faire ?

Le présent ouvrage est un livre collectif qui a pour but d’apporter des embryons de réponses à cette question. Ceux qui ont accepté d’y participer sont tous, sans exception, des acteurs dans la conception, la production et la diffusion du livre indépendant – et le mot doit être pris ici dans sa double acception d’indépendance financière et d’indépendance d’esprit. Ces acteurs n’occupent sans doute pas une position moyenne dans leur profession, et l’on dira peut-être qu’ils ne sont pas « représentatifs ». Mais c’est voulu : si le but était de parler vrai, d’arrêter les lamentations et de défricher de nouvelles voies, il fallait s’adresser à des personnages qui, dans leur réflexion et leur pratique, s’écartent de la voie centrale, conformiste et lacrymale.

Dans ce livre, André Schiffrin suggère de nouvelles formes d’édition permettant à de petites structures de ne pas être étranglées par les contraintes des banques et du marché. Francis Combes propose une conception du droit d’auteur qui permettrait à ceux qui vivent de leur plume de ne plus être de petits commerçants. Jérôme Vidal expose ce que pourrait devenir l’aide publique au livre indépendant. Roland Alberto retrace les forces et les faiblesses d’une librairie quand elle met ses exigences au plus haut. Frédéric Salbans démontre la nécessité d’une diffusion indépendante à côté des mammouths du secteur. Hélène Kolb raconte comment une bibliothèque municipale devrait aider les petits éditeurs et les libraires du quartier. Enfin, Joël Faucilhon étudie l’impact d’internet et des nouvelles technologies, et comment ils peuvent servir à l’indépendance du livre.
Le résultat n’est ni un traité ni un manuel mais simplement, pour reprendre une expression de Michel Foucault, une boîte à outils – et pour un artisan, peut-on trouver plus utile ?



Introduction pour "Le livre, que faire ?" La Fabrique, janvier 2008