30 MARS 1814, PARIS CAPITULE.
La place de Clichy est un grand carrefour parisien de forme imprécise, une plaque tournante entre Montmartre, les Batignolles et le quartier de l’Europe. Sur le terre-plein central, un groupe de bronze fait face à la circulation qui arrive de la Fourche par l’avenue de Clichy. Une haute figure féminine, coiffée d’un bonnet crénelé comme un château fort, tient un drapeau. Au bout de la hampe, un aigle domine la composition. À gauche de cette figure allégorique (Paris ? la France ?), un soldat étendu sur un canon qui a perdu son affût laisse échapper son sabre de sa main de mourant. À droite, un personnage en marche, nu-tête, tend le bras gauche comme pour arrêter l’envahisseur, la main droite serrée sur la poignée de son épée.
Une inscription sur le socle indique que ce monument a été édifié par la ville de Paris sous le règne de Napoléon III, en mémoire de la défense de Paris par le général Moncey, le 30 mars 1814, à la barrière de Clichy. Le groupe est daté – 1859 – et signé Doublemard, prix de Rome de sculpture 1855 et auteur, entre autres, du mausolée de Jean-Baptiste André Godin au familistère de Guise.
Il peut paraître étrange que le seul maréchal de l’Empire à partager avec Ney le privilège d’avoir sa statue dans Paris (mis à part celles des niches dans l’aile de Flore du Louvre, sur la rue de Rivoli) soit justement l’assez obscur Moncey. Sans doute le pouvoir voulait-il faire un geste en direction des Parisiens, qui n’avaient pas oublié la terrible fusillade sur les boulevards, huit ans auparavant, lors du coup d’État de Louis Bonaparte. Ce monument était là pour leur rappeler qu’eux aussi avaient eu leur jour de gloire dans l’épopée impériale – et il est vrai qu’il peut y avoir de la gloire dans la défaite. Au cours des années 1860, dans les villages de la couronne tout juste annexés à Paris, on donnera à plusieurs rues de Montmartre, de Belleville et de Ménilmontant les noms de généraux et d’officiers qui dirigeaient la défense sur ces collines le 30 mars 1814 : Belliard, Clavel, Christiani, Compans, Curial, Meynadier, Ordener, Pelleport, Rébeval, Secrétan, Sorbier…
Cette campagne promotionnelle était-elle marquée par une sorte de prémonition ? Il ne s’écoulera que douze années entre l’inauguration du monument à Moncey et une autre bataille de Paris, suivie de la deuxième capitulation de la ville en moins d’un siècle. Cette bataille-là, longue et sanglante, aura droit elle aussi à une statue. Dans les années 1950, quand on pouvait encore aller aux fraises des bois aux environs de Paris, je me souviens qu’après le pont de Neuilly, la route nationale 13 laissait sur la droite les usines d’aviation et les ateliers de réparation d’automobiles de Levallois-Perret et montait droit sur la colline de Courbevoie jusqu’à un rond-point dont le centre était occupé par un groupe sculpté. Cette œuvre de Louis-Ernest Barrias (prix de Rome 1865) symbolisait la défense de Paris en 1871. Inaugurée en 1883 par Waldeck Rousseau, alors ministre de l’Intérieur, c’est elle qui a donné son nom au rond-point puis à l’ensemble du quartier actuel. Je pensais qu’elle était à l’abri dans une réserve d’œuvres d’art au rencard. Erreur : en 1983, elle a été replacée sur son site initial, évidemment fort modifié. Portée par une haute colonne de béton, elle émerge aujourd’hui d’un orifice carré (un square ?) percé dans la dalle de la Défense au-dessus des voies rapides. Avec un grand stabile de Calder et une sculpture de Miro à l’entrée du centre commercial des Quatre Temps, elle forme un triangle presque équilatéral, mais à la différence de ces deux œuvres, elle paraît hors d’échelle avec le voisinage – tour EDF et tour Total – moins du fait de ses dimensions que de son sujet : encore une grande femme, coiffée du même bonnet crénelé que sa sœur de la place Clichy, tenant elle aussi un drapeau mais, comme de juste, sans aigle impérial,. Elle est adossée à un canon, son vêtement est militaire et elle serre une épée de sa main droite. À ses pieds, un soldat blessé tient encore son chassepot et fouille dans sa giberne, sans doute à la recherche d’une dernière cartouche. De l’autre côté, regardant vers Paris, une femme encapuchonnée donne le sein à un enfant. L’espace sous le fût du canon est rempli par des objets difficiles à identifier, parmi lesquels peut-être une ancre, ce qui serait un hommage au rôle joué par l’artillerie de marine dans les combats du siège.
La troisième capitulation de Paris n’a aucun monument qui la rappelle. Il aurait fallu, il est vrai, beaucoup d’imagination pour personnifier ce qui fut une sorte d’évaporation de l’armée et du pouvoir dans la semaine précédant l’entrée des Allemands dans Paris, le 14 juin 1940 : ni bataille, ni héros, ni signature solennelle. On voit mal ce qu’aurait pu être une allégorie de la débandade, ni où elle aurait pu trouver sa place.

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Les trois dernières invasions victorieuses ont abordé Paris par l’Est et le Nord, par la Champagne et la Brie, par la vallée de la Marne et par ce plateau entre Marne, Seine et Oise, que l’on appelle la France. Mais durant les cent vingt-six ans écoulés entre l’arrivée des cavaliers cosaques et celle des chars allemands, le paysage champêtre qui était encore celui des Rêveries du promeneur solitaire s’est transformé en campagne banlieusarde, celle, par exemple, de Mort à crédit.
En 1814, la limite officielle de Paris est le mur des Fermiers généraux, enceinte fiscale sans rôle militaire. Dans sa portion qui fera face aux envahisseurs, elle suit le tracé de la ligne de métro n°2, Nation-Étoile par Barbès, et ses barrières correspondent à peu près aux stations actuelles. (J’ai longtemps pensé que les ingénieurs avaient voulu manifester ainsi leur respect de l’histoire de la ville, mais l’explication est sans doute plus simple : entre la démolition du mur d’octroi dans les années 1860 et l’élaboration des premiers plans du métro, il s’est écoulé moins d’une trentaine d’années, et l’espace libéré – celui du mur lui-même, du chemin de ronde intérieur et du large boulevard extérieur planté d’arbres – offrait une coulée propice aux grands travaux.) À la fin de l’Empire, le mur n’a guère changé depuis sa construction sous Louis XVI : c’est une barrière mince, haute de trois mètres tout au plus, où par endroits il subsiste des trous, des manques que les Parisiens obtureront par des palissades à l’approche de l’ennemi. Aux barrières, les pavillons de Ledoux ont été murés et crénelés et pour certains, comme la barrière de Clichy, garnis de quelques pièces d’artillerie.
Joseph, frère de Napoléon, nommé lieutenant général, a proclamé le 29 mars qu’il défendra Paris « maison par maison ». Les Parisiens font courir un quatrain : « Le grand roi Joseph, pâle et blême / Pour nous sauver reste avec nous / Croyez, s’il ne nous sauve nous / Qu’il se sauvera bien lui-même. » Pour être juste, la tâche n’est pas facile : entre le mur et le centre-ville dense, le bâti est encore bien trop lâche pour une guerre des rues comme celle que Madrid ou Saragosse – exemples souvent cités à l’époque – ont opposée aux Français quelques années auparavant. L’atlas administratif de la ville de Paris (1821) montre qu’au nord, l’urbanisation s’arrête sur la rue Saint-Lazare et l’actuelle rue de Châteaudun, et qu’à l’est, elle ne dépasse guère la ligne des boulevards du Temple et des Filles du Calvaire. Dans la large bande que forment aujourd’hui le quartier de l’Europe, la gare Saint-Lazare, le quartier Saint-Georges, la région des gares du Nord et de l’Est – soit une grande part des VIIIe, IXe et Xearrondissements –, il n’y a de constructions que le long des faubourgs. Entre eux, qui sont orientés comme les rayons d’une roue, ce ne sont que jardins, enclos religieux et champs de maraîchers, évidemment peu propices à une défense maison par maison.
Au delà du mur, en 1814, Paris est bordé au nord et à l’est par la butte Montmartre, puis par les collines de Belleville, Ménilmontant et Charonne. Aux sommets, des villages de quelques centaines de meuniers, vignerons et cultivateurs. Vers Paris, les pentes sont plantées de vignes et d’arbres fruitiers, avec ça et là quelques maisons de plaisance et un début d’urbanisation qui descend vers les barrières : la Courtille (le bas de la rue de Belleville actuelle), Fontarabie (la barrière de Fontarabie est à l’extrémité de la rue de Charonne) et le Petit-Charonne, autour du grand cimetière de l’Est, récemment construit sur les terrains de la maison de campagne du père La Chaise. Cette région des collines, hérissée d’obstacles – murs, haies, vignobles, moulins – se prête mal à des charges de cavalerie et à des manœuvres rangées : on s’y battra en tirailleurs.
Entre Montmartre et Belleville, ou plus précisément entre la Goutte d’Or et les carrières de plâtre des Buttes-Chaumont, deux communes sont au contact : La Chapelle, qui reste un village de laboureurs en attendant le chemin de fer, et La Villette, récemment transformée en port fluvial par le creusement du grand bassin qui reçoit le canal de l’Ourcq. Le gros des forces russes et prussiennes passera par cette trouée.
Au-delà des collines qui bordent Paris et l’alimentent en vin, en fruits et en légumes, la grande plaine à blé du nord s’étend à perte de vue. Les combats s’y dérouleront dans des hameaux, des villages isolés – Bondy, Bobigny, Aulnay, Drancy – puis, plus près de Paris, sur le pont de Saint-Maur, dans les bois de Romainville, sur les pentes des prés Saint-Gervais – des noms chargés d’histoire à divers titres, sans que soit jamais évoquée, à ma connaissance, la bataille du 30 mars 1814.
Joseph et son état-major suivaient les mouvements de troupes à la longue-vue depuis le sommet de Montmartre. Pour imaginer le champ de bataille aujourd’hui, on peut monter au square du Chapeau-Rouge qui surplombe le boulevard d’Algérie. Au premier plan, c’est la descente du Pré-Saint-Gervais, puis, droit devant, les barres de Bobigny. À main droite, le plateau de Romainville, toujours boisé, est facilement repéré par la grande tour de la télévision. À gauche, les toits pointus des Grands Moulins marquent l’emplacement de Pantin, et la masse colorée de la Cité des Sciences, celui de La Villette. Par temps clair, on distingue au loin la plaine du nord, bordée à gauche par les hauteurs de la forêt de Montmorency.

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Après la catastrophique campagne de Russie de 1812 et la désastreuse campagne d’Allemagne de 1813, les coalisés portent la guerre en France dans les premiers jours de 1814. Déjà, à la fin décembre 1813, l’armée austro-russe commandée par le prince Schwartzenberg est entrée en Alsace. Le 1er janvier 1814, l’armée prussienne, renforcée elle aussi par des divisions russes et commandée par le feld-maréchal Blücher, passe le Rhin plus au nord et se porte sur Metz et Thionville.
Le 25 janvier, Napoléon réunit l’armée de la dernière chance à Vitry-le-François, « redevenu place frontière ; on a relevé à la hâte les brèches de ses vieilles murailles, et quelques canons protègent les barricades qu’on a plantées devant les portes.(1) » Cette armée est trois ou quatre fois moins nombreuse que celles des alliés. La cavalerie de la Grande Armée est restée dans les plaines russes, les soldats sont pour une bonne part inexpérimentés et mal équipés. Mais les généraux alliés, qui s’entendent mal, laissent un vide de près de cent kilomètres entre eux, entre Blücher au nord et Schwarzenberg au sud. Napoléon profite de l’erreur et, tout au long du mois de février, il va les vaincre alternativement dans une série de batailles, en courant de la Seine à la Marne, entre Chalons, Troyes, Château-Thierry et Reims. À l’Ecole de guerre, Foch, Pétain, Weygand ont sans doute étudié ces manœuvres virtuoses qui permettent de battre les Russes à Champaubert le 10 février, les Prussiens à Montmirail le 11, à Château-Thierry le 12 et à Vauchamps le 14. Puis c’est au tour de l’armée Schwartzenberg d’être enfoncée sur l’Yonne, à Montereau, dans une bataille qui dure du 14 au 18 mars. Pour aider Schwarzenberg en retraite difficile sur Troyes, Blücher s’avance alors dans la vallée de la Marne vers Meaux, mais au début mars, il doit battre en retraite et se fortifie sur le plateau de Craonne, au nord de Reims. Le 7 mars, les Russes qui tiennent le plateau sont mis en déroute et refluent sur Laon.
Mais le déséquilibre des forces ne permet pas de victoire décisive et ces batailles épuisent les forces de la petite armée. Napoléon tente alors, vers le 20 mars, un pari stratégique : « Cédant à l’inspiration du génie, » écrit Chateaubriand, « inspiration qui lui fut néanmoins funeste, [il] se retire afin de se porter sur le derrière des troupes confédérées, les séparer de leurs magasins et grossir son armée des garnisons des places frontières. » Mais les alliés ne se laissent pas attirer vers le Rhin. « Alexandre [le tsar, qui a rejoint ses troupes], par un de ces mouvements du ciel qui changent tout un monde, prit le parti de marcher à Paris, dont le chemin devenait libre.(2) » Rassasiés de défaites en rase campagne, bien informés par les agents royalistes de la situation militaire de Paris, les alliés se regroupent et foncent sur la capitale. Les quelque 200 000 hommes réunis à Chalons bousculent à la Fère-Champenoise les corps de Marmont et de Mortier chargés de défendre la route de la capitale. Le 28, Meaux est pris. Le 29, la Marne est franchie et trois colonnes se préparent à donner l’assaut à Paris. Averti, Napoléon tente de revenir mais il n’arrivera pas à temps. La bataille finale va commencer sans lui.
« La défense que Napoléon entreprit autour de Paris était romanesque » écrit Stendhal au début du chapitre 65 de sa Vie de Napoléon, ouvrage que les spécialistes considérent avec condescendance. Il y a bien de cela, du romanesque, dans cette cavalcade éperdue des confins de la Bourgogne à la Picardie, on en oublierait presque la figure du despote soupçonneux et bouffi, entouré de ducs et de princes emplumés, qui en était venu à « oublier sa première qualité, celle de fils de la Révolution », comme dit encore Stendhal. Il court dans sa voiture de poste, il dort dans des chaumières, il discute avec les villageois. À Montier-en-Der, près de Saint-Dizier, il « passe la nuit à recevoir les habitants des environs qui viennent lui apporter des nouvelles de l’ennemi. Il lui en arrive de toutes les directions. Un habitant de Chavange se distingue par tant de zèle et d’intelligence que Napoléon veut en faire un notaire, et crée pour lui un second notariat dans le canton(3). » Le soir de la bataille de Champaubert, il reçoit à dîner dans une maison du village les généraux ennemis faits prisonniers pendant le combat. À Arcis-sur-Aube, au moment d’arriver dans la ville, « il est submergé par les flots des cavaleries française et ennemie presque confondues. Il met l’épée à la main, se dégage et se réfugie dans le carré du bataillon de la Vistule. Les solides baïonnettes des Polonais arrêtent hussards et cosaques (…) Il vole dans Arcis où ses cavaliers éperdus encombrent les rues qui aboutissent à l’Aube. Napoléon passe devant eux comme un boulet, les devance à la tête du pont et là, se retournant soudain et leur faisant face, il crie d’une voix tonnante : “ Qui de vous le passera avant moi ?” (4) ». Le plus étrange est de voir Napoléon, au moment où tout est perdu, pris d’une folie shakespearienne : « Nous nous battrons, Caulaincourt, car mieux vaut mourir les armes à la main que de s’être humilié devant les étrangers. La prise de Paris sera le signal du salut, si on me seconde. N’ayant plus rien à ménager, je serai maître de mes mouvements et l’ennemi paiera cher l’audace qui lui a fait nous surprendre trois marches (…) Quatre heures plus tôt et je sauvais la France ! Un peu d’énergie et l’ennemi était perdu ! Paris eût été le tombeau des étrangers. Il faut trois jours pour que j’aie mes troupes. Que d’événements se passeront d’ici-là !(5) »


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Au soir du 29 mars, les troupes alliées sont devant Paris. L’aile droite – 90 000 Prussiens et Russes commandés par Blücher – a progressé à travers la plaine Saint-Denis et fait face à Clichy et Montmartre. Les soldats russes, voyant la ville au loin, « rompirent les rangs en criant “Paris, Paris ! ”. Toutes nos misères, fatigues, blessures, privations, nuits glacées aux bivouacs, marches du Dniepr à la Seine, parents et compagnons d’armes tombés sous la mitraille, humiliations de tant de défaites, tout était oublié (6). » Le centre des alliés – les gardes russes et prussiennes, 50 000 hommes sous les ordres du Russe Barclay de Tolly – est au pied du plateau de Romainville, seule défense naturelle de la zone. L’aile gauche – 30 000 Austro-Wurtembergeois commandés par le prince de Wurtemberg – menace Charenton et Vincennes. Le tsar, le roi de Prusse et le prince Schwartzenberg ont leur quartier général au château de Bondy.
Paris est défendu par les deux corps de Marmont et Mortier, rescapés des batailles de la  campagne de France, qui comptent chacun une douzaine de milliers d’hommes. Ils ont pris place en avant des collines bordant Paris : Marmont, sur un grand arc de cercle allant de La Villette à Montreuil en passant au-delà de Belleville et de Charonne; Mortier, en ligne droite de Pantin à la Seine à hauteur de Saint-Denis. Ils sont doublés par les troupes de Paris, sous les ordres du commandant de la place, le général Hulin, et par 12 000 hommes de la Garde nationale commandés par le maréchal Moncey. On peut s’étonner qu’une si grande ville n’ait fourni qu’un si faible contingent. « La garde nationale de Paris eût constitué une force réelle si on l’eût organisée plus tôt et si le recrutement en eût été moins exclusif. Cette garde ne fut appelée à l’activité que par décret du 8 janvier, la dernière de toutes celles de France. Un tel retard dénote les préventions que l’empereur et surtout ses ministres avaient contre la milice parisienne, les défiances et les craintes qu’elle inspirait à ceux qui avaient vu le 20 juin, le 10 août et le 13 vendémiaire.(7) » Savary, ministre de la Police, note lui aussi qu’il aurait mieux valu recruter dans toutes les classes, plutôt que de se limiter à ceux « qui seraient disposés à la fois à défendre les murailles et à faire respecter leur domicile. (8)» Toujours est-il que ces gardes nationaux, dont une partie n’est armée que de piques, occupent les positions de deuxième ligne le long du mur des Fermiers généraux de Charonne à l’Etoile.

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Jusqu’aux derniers jours, la plupart des Parisiens ne se rendent pas compte de ce qui se prépare. Les théâtres sont pleins, le Palais Royal et les boulevards sont aussi animés que d’habitude. Bien sûr, il y a une guerre en cours, mais chacun pense qu’elle est loin. On lit dans le Moniteur du 28 mars, alors que le général Compans vient d’évacuer Meaux, dernière grande ville avant Paris : « Nouvelles de l’armée. Doulevent, le 25 mars. Le quartier général de l’Empereur est ici ; l’armée française occupe Chaumont, Brienne ; elle est en communication avec Troyes, et des patrouilles vont jusqu’à Langres. De tous côtés on ramène des prisonniers ; la santé de Sa Majesté est très bonne. » À notre époque où satellites et téléphones portables localisent n’importe qui n’importe où, ce qui donne à la campagne de 1814 sa physionomie archaïque, c’est justement cela : quand le contact est perdu – que ce soit entre corps d’une même armée ou entre une armée et l’ennemi – on ne sait plus où est l’autre. Cet égarement dans le brouillard des cartes – qui a des points communs avec celui de Fabrice à Waterloo mais ne se confond pas avec lui – se retrouvera d’ailleurs en mai-juin 1940 quand, dans la déroute, les antiques téléphones de campagne de l’armée française ne fonctionneront plus et les motocyclistes porteurs de messages s’égareront entre les états-majors.
À partir du 28 mars, l’atmosphère parisienne change. Aux barrières du nord, on voit affluer des paysans avec leur bétail et des charrettes pleines de meubles, et des soldats blessés, fantassins et cavaliers mêlés. L’inquiétude grandit, même si les Parisiens cherchent à se convaincre qu’il s’agit seulement d’escarmouches avec des partis de cosaques. (S’il existe une vague trace de tous ces événements dans la mémoire collective des Français, c’est bien la terreur des cosaques, lesquels n’ont pourtant joué dans l’affaire qu’un rôle secondaire). Les royalistes, toutefois, qui ont des émissaires en liaison permanente avec les généraux et les souverains alliés, savent que c’est toute l’armée qui s’approche – l’état-major qui est censé diriger la défense de Paris n’en prendra vraiment conscience qu’en apercevant, depuis le sommet de Montmartre, les masses prussiennes et russes dans la plaine du nord. L’agitation royaliste grandit : l’ordre des Chevaliers de la Foi sort de la clandestinité, distribue des proclamations et placarde des affiches dans les quartiers élégants. Leur but est de mener à Paris une opération comme celle qui vient de réussir le 12 mars à Bordeaux, où un petit corps anglo-portugais est venu appuyer les royalistes de la ville, et où le maire a fait arborer la cocarde blanche aux cris de « Vive le Roi ! Vivent les Bourbons ! ».

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En quittant Paris, Napoléon avait nommé son frère Joseph chef du conseil de régence. Pour défendre Paris, il était assisté de Clarke, ministre de la Guerre, et de Savary, ministre de la Police. Ces ministres « auraient bien eu une certaine énergie, car enfin tout le monde les regardait et ils avaient de l’esprit ; mais la peur de perdre leur place et d’être renvoyés par le maître s’ils laissaient échapper quelque parole qui avouât le danger, en avaient fait autant de Cassandres. Ils ne s’occupaient pas d’agir, mais d’écrire de belles lettres où le langage du despotisme devenait plus fier à mesure que le despote approchait du précipice.(9) »
Le 28 mars, apprenant la perte de Meaux et l’arrivée imminente des alliés devant Paris, Joseph convoqua pour le soir même aux Tuileries un conseil pour décider si l’impératrice Marie-Louise et son fils devaient rester à Paris.  À 8h.30 du soir, la séance s’ouvrit sous la présidence de l’impératrice. Le roi Joseph, les trois grands dignitaires (Cambacérès, Lebrun et Talleyrand), Lacépède, président du Sénat, les présidents du Corps législatif et du Conseil d’État, le grand juge Molé, presque tous les ministres y participaient. Après que le ministre de la Guerre eut décrit la situation militaire critique, tous les participants prirent la parole et se déclarèrent un par un opposés au départ de Marie-Louise. Savary : « Je parlai à mon tour, et insistai fortement sur le danger que l’impératrice s’éloignât. Je motivai particulièrement mon opinion sur les bonnes dispositions dans lesquelles je savais être la partie de la population que l’on prise le moins, et qui est celle qui ne met jamais de bornes à ses sacrifices.(10) » Talleyrand lui-même qui, selon Chateaubriand, évitait toujours de se compromettre « avant le lendemain des événements », insista sur le danger que représenterait l’abandon de la capitale. Sans doute jugeait-il prudent de se ranger à l’avis de la majorité du conseil, envisageant peut-être de gouverner pendant la minorité du roi de Rome et la régence de Marie-Thérèse. Cambacérès recueillit les voix : toutes, sauf celle de Clarke, étaient favorables à ce que Marie-Louise reste à Paris. Joseph, qui s’était abstenu, sortit alors de sa poche deux lettres que Napoléon lui avait envoyées et qui exprimaient sa volonté de ne pas laisser l’Impératrice et le roi de Rome tomber aux mains des alliés. Dans la première, datée du 8 février, il écrivait : « Je préfèrerais qu’on égorgeât mon fils plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne comme prince autrichien ». La seconde, du 16 mars, était encore plus catégorique : « Vous ne devez pas permettre que, dans aucun cas, l’Impératrice et le roi de Rome tombent aux mains de l’ennemi (…) Si l’ennemi s’avançait sur Paris avec des forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir dans la direction de la Loire la Régente, mon fils, les grands dignitaires, les ministres, les officiers du Sénat, les présidents du Conseil d’Etat, les grands officiers de la couronne, le baron de la Bouillerie [son trésorier privé] et le trésor. Ne quittez pas mon fils, et rappelez-vous que je préfèrerais le savoir dans la Seine plutôt que dans les mains des ennemis de la France. Le sort d’Astyanax, prisonnier des Grecs, m’a toujours paru le sort le plus malheureux de l’histoire.(11) » Il n’y avait plus qu’à s’incliner : il fut décidé que l’Impératrice quitterait Paris pour Rambouillet le lendemain matin.
Stendhal et son ami Crozet assistent au départ de l’Impératrice : « Nous déjeunons au café de Foy [au Palais-Royal] à neuf heures [c’est Crozet qui tient la plume] ; nous entendons dire par la maîtresse de maison que les équipages de l’impératrice allaient partir et qu’on avait travaillé pendant toute la nuit à charger les voitures. Nous allons aux Tuileries, où nous voyons avec un peu de stupeur les fourgons ouverts qu’on chargeait sous les fenêtres du roi de Rome ; nous nous approchons, et nous trouvons au perron une voiture à six chevaux. Pâleur et tristesse du postillon qui conduisait les deux premiers. Dans ce moment, le public, très peu nombreux, ne nous a paru que curieux (…) Il pleuvait un peu. Nous voyons passer sur le quai deux lanciers rouges qui boivent l’eau-de-vie et qui allaient probablement en éclaireurs sur le chemin de Versailles. Enfin, à dix heures trente-deux minutes, nous voyons sortir quinze ou vingt voitures escortées par cinquante ou soixante grenadiers à cheval de la garde. Dans la seconde, à huit chevaux, étaient placés l’impératrice et le roi de Rome, ce dernier à gauche, en carrick bleu et chapeau rond qui laissait voir ses cheveux blonds, exactement comme nous l’avions vu la veille, saluant le public en revenant de la promenade. Le public qui était au pont ne donnait aucun signe d’émotion, il ne se formait pas d’idée nette de ce qui se passait, il n’avait pas eu le temps de réfléchir comme nous. (…) Nous sommes rentrés aux Tuileries par la porte du pont Royal, notre attention redouble et nous nous attendons à de grands événements. Nous passons sous le péristyle, où nous voyons des femmes et des vieillards pleurer. Dans la cour, les gens du peuple étaient froids et les hommes un peu bien vêtus très sérieux, mais non pas terrifiés. Les gens riches ou bien élevés sont sérieux par prévoyance. (12) » Le convoi était escorté par 1200 cavaliers de la garde, chasseurs, lanciers, dragons et gendarmes. Le départ fut suivi d’une sorte d’exode : pendant toute la journée du 29, depuis la barrière du Roule jusqu’à Chartres, la route était couverte d’un grand convoi de voitures de toutes sortes où s’entassaient des notables de l’Empire et leurs familles.
Le même jour, à 4h. de l’après-midi, « on lisait sur les murs cette proclamation :

Le roi Joseph, lieutenant général de l’Empereur, commandant en chef de la garde nationale.
Citoyens de Paris,
Le conseil de régence a pourvu à la sûreté de l’impératrice et du roi de Rome : je reste avec vous. Armons-nous pour défendre cette ville, ses monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce qui nous est cher. Que cette vaste cité devienne un camp pour quelques instants, et que l’ennemi trouve sa honte sous ses murs qu’il espère franchir en triomphe.
 Rostopchine n’avait pas prétendu défendre Moscou ; il le brûla. Joseph annonçait qu’il ne quitterait jamais les Parisiens, et il décampait à petit bruit, nous laissant son courage placardé au coin des rues.(13) »

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Le 30 mars, la bataille de Paris débute dans la nuit. Les récits des contemporains, les reconstitutions des historiens (français) donnent de cette journée un tableau plein d’obscurités et de contradictions, d’autant qu’aux opérations militaires se mêlent des contacts entre généraux des deux camps par des émissaires qui cheminent au milieu de la mitraille. C’est une bataille dont il n’existe pas d’histoire officielle qui puisse se comparer à ce qui a été écrit, il y a bien longtemps, sur Cannes, Wagram ou Gettysburg. Pas de mouvements de troupes que l’on puisse flécher sur une carte, mais un chaos sanglant, des mêlées indécises dans la fumée, des renversements soudains, des généraux contraints à se défendre l’épée à la main, une armée où les vieux grognards se battent aux côtés de jeunes conscrits, de civils, de lanciers polonais, de mameluks et d’élèves des grandes écoles.
Avant le lever du jour, un millier d’hommes, infanterie et cavalerie appuyés par quelques pièces d’artillerie, quittent Saint-Mandé et montent à l’assaut du plateau de Romainville, son bois et son château. C’est une position stratégique d’où l’on peut attaquer aussi bien une colonne arrivant du côté de Vincennes qu’une autre qui viendrait du côté de La Villette et de la plaine Saint-Denis. Les Russes qui l’occupent, surpris par la violence de l’attaque, reculent jusqu’aux premières maisons de Pantin. Marmont, qui commande les troupes de ce côté du canal, les déploie sur une ligne Bagnolet-Romainville, avec à sa gauche les soldats du général Compans qui occupent les hauteurs du Pré-Saint-Gervais et ceux de Rébeval qui tiennent une partie de Pantin. Les troupes du prince de Wurtemberg sont partout refoulées.
La matinée commence bien aussi pour Mortier, à gauche, de l’autre côté du canal. La division commandée par Curial appuie Rébeval à Pantin, le général Charpentier est placé en réserve au pied des Buttes Chaumont, la brigade Secrétan prend position à Aubervilliers, le général Christiani occupe les extrémités de La Villette et de La Chapelle, enfin la cavalerie du général Belliard couvre la plaine entre La Chapelle et Saint-Ouen.  Il est 10h. du matin.
Puis les choses tournent mal pour les Français qui se battent à un contre quatre. Sur leur aile droite, les troupes de Wurtemberg contre-attaquent, reprennent pied sur le plateau de Romainville et obligent le général Clavel, qui est gravement blessé, à évacuer le Pré-Saint-Gervais – repris une heure plus tard par quelques centaines d’hommes dirigés par le colonel Fabvier, aide de camp de Marmont. Du côté gauche du dispositif français, les Russes, commandés par un émigré français, le général Langeron, prennent Aubervilliers et avancent sur La Villette. La garde prussienne franchit le canal de l’Ourcq et attaque Pantin. L’aile droite des Prussiens avance vers les Batignolles et pousse une reconnaissance vers le bois de Boulogne. Mais la situation reste confuse, rien n’est encore perdu.
C’est alors que Joseph, toujours à Montmartre, décide avec Clarke et son état-major qu’il est temps de cesser le combat. Il envoie deux aides de camp porter aux maréchaux la missive suivante : « Si monsieur le maréchal duc de Raguse [Marmont] et monsieur le maréchal duc de Trévise [Mortier] ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le prince de Schwartzenberg et l’empereur de Russie qui sont devant eux. » Marmont, qui reçoit le message vers 1h. de l’après-midi, occupe à ce moment un secteur assez solide, entre Romainville et Les Lilas. Il envoie Fabvier porter une réponse à Joseph : « Si le reste de la ligne n’est pas en plus mauvais état que de notre côté, rien ne presse de prendre ce fatal parti. » Mais Fabvier ne trouvera pas Joseph, qui a quitté Paris pour Rambouillet, emmenant avec lui par le bois de Boulogne et le pont de Sèvres toute son escorte, les ministres et son état-major.
Dans l’après-midi, les alliés prennent l’offensive sur toute la ligne. Ils passent la Marne à Charenton, malgré la défense du pont par les élèves de l’Ecole vétérinaire d’Alfort. Montreuil doit être évacué et Marmont se trouve presque encerclé. « En ce moment, l’ennemi, ayant fait un effort par sa gauche sur ma droite, la culbuta (…) Je fus obligé de me replier et de prendre position à Belleville. Ce mouvement, périlleux à exécuter, surtout étant engagé d’aussi près et suivi avec vigueur par l’ennemi, était en outre gêné par le passage du défilé ; aussi fut-il accompagné de quelque désordre [trop de travaux ont eu lieu depuis, dans ce secteur, pour que ce défilé soit identifiable]. Resté avec les dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles, j’eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à l’entrée même de Belleville [du côté de la porte des Lilas] et je fus sauvé de l’immense danger d’être pris par le courage du plus brave soldat que j’aie jamais connu, le colonel Genheser (…) qui déboucha sur les derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui me pressaient vivement, avec une poignée de soldats ramassés à la hâte, et arrêta les Russes dans leur poursuite.(14) » Un peu plus tard, replié sur Belleville, « inquiet de ce qui se passait sur la gauche, au poste important qu’occupait le général Compans [du côté des carrières des Buttes Chaumont], j’envoyai un officier pour voir l’état des choses et m’en rendre compte. Il revint promptement et m’annonça que l’ennemi occupait la position. Je courus pour m’en assurer. A peine avais-je fait quelques pas dans la grande rue de Belleville que je reconnus la tête d’une colonne russe qui venait d’y arriver [venant d’en bas, du côté de Paris, d’où le risque d’encerclement].
Il n’y avait pas une seconde à perdre. Je me décidai à entraîner à l’instant même un poste de soixante hommes qui étaient à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être aperçue par l’ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai à la tête de cette poignée d’hommes, avec le général Pelleport et le général Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la poitrine, dont heureusement il n’est pas mort. Moi, j’eus mon cheval blessé et mes habits criblés de balles. La tête de la colonne ennemie fit demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors un moulin à vent. » [la charge de Marmont a lieu à hauteur de l’actuelle église de Belleville ; le plateau en question est situé entre la rue Fessard et les Buttes-Chaumont qu’il surplombe ; le moulin à vent se trouvait à l’angle des actuelles rues Fessard et Préault]. Pelleport raconte  dans ses Mémoires,: « Nous réunîmes à la hâte 300 jeunes gens armés et habillés de la veille [plus que chez Marmont, mais quand même pas beaucoup]. On battit la charge, l’ennemi fut repoussé, et les communications rétablies avec la barrière. Quel spectacle ! Un maréchal de France, deux généraux luttant avec 300 jeunes conscrits pour la défense de la capitale du grand Empire, voilà ce qu’on aurait pu voir dans les rues de Belleville le 30 mars 1814. Ce dernier combat peint bien la campagne de France tout entière, et en est le digne couronnement.(15) » L’encerclement étant rompu, les troupes font retraite vers la barrière du Temple [par la rue de Belleville jusqu’à l’emplacement du métro Belleville].
Sur l’aile gauche des Français, la situation n’est pas meilleure. Mortier a dû évacuer La Villette et La Chapelle devant les Prussiens et les Russes. Langeron qui a pris d’assaut Montmartre mal défendu n’a plus entre Paris et lui que les gardes nationaux de Moncey – qui a installé son quartier général dans un cabaret où Manet peindra soixante-cinq ans plus tard Chez le père Lathuille, faisant poser le fils du patron et l’actrice Ellen André pour donner une image paisible et tendre de la séduction sous la tonnelle. Les gardes nationaux se mettent en embuscade dans les maisons de la rue [l’avenue] de Clichy et les pièces d’artillerie installées dans le tambour de la barrière [place Clichy] et servies par des invalides retiennent pendant un temps les Russes qui dévalent de Montmartre. « On vit même des gens du peuple s’avancer sans armes sur le champ de bataille, ramasser les fusils des morts et faire le coup de feu.(16) »
Du côté opposé, à la barrière du Trône [place de la Nation], la position est défendue par une trentaine de pièces d’artillerie servies par des élèves de l’Ecole polytechnique et protégées par un petit peloton de gendarmes. La cavalerie russe, débouchant de Montreuil, se prépare à mettre en pièces ces jeunes gens courageux (les polytechniciens n’ont pas toujours été des piliers de conseils d’administration. On se souvient de l’incipit de Lucien Leuwen : «L.L. avait été chassé de l’École polytechnique pour s’être allé promener mal à propos, un jour qu’il était consigné, ainsi que tous ses camarades. C’était à l’époque d’une de ces célèbres journées de juin, avril ou février 1832 ou 1834. ») Mais le hasard veut que passe par-là un général polonais, le brave Sokolnicki, qui parcourt la ligne française sur toute sa longueur, en civil, avec son aide de camp. « Arrivés vers l’extrémité du faubourg Saint-Antoine, ils aperçurent un poste d’artillerie servi par un corps de jeunes gens qui pointaient avec une grande habileté [l’Ecole polytechnique avait été fondée par la Convention pour former des artilleurs] et se battaient comme des lions, mais qui, n’étant soutenus par personne, allaient être mis en pièces, car ils ne semblaient pas d’humeur à se rendre : c’était l’Ecole polytechnique. Plein d’admiration et saisi en même temps du sentiment le plus pénible, le général pique des deux, et quoiqu’en redingote, n’ayant que son chapeau de général et sa ceinture, il prend sur lui de donner des ordres et de les faire exécuter. Secondé par son aide de camp, il ramasse ce qu’il peut de gardes nationaux et de troupes de ligne en très petit nombre, se met à la tête, marche en avant, charge l’ennemi avec une rare intrépidité, et est assez heureux pour délivrer d’une mort assurée cette brillante et valeureuse jeunesse. Les élèves de l’Ecole polytechnique n’ont jamais su le nom de leur libérateur ; ils n’ont jamais su qu’ils devaient leur salut à un étranger. (17) »

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Dans Paris, on entendait distinctement le bruit du combat. Des boulets arrivaient même sur les boulevards, que les promeneurs n’avaient pas désertés. Chateaubriand est au Jardin des Plantes : « Je sentis ce qu’avait dû éprouver un Romain lorsque, du faîte du Capitole, il découvrit les soldats d’Alaric et la vieille cité des Latins à ses pieds, comme je découvrais les soldats russes, et à mes pieds la vieille cité des Gaulois. (…) Le petit monde des cygnes et des bananiers, à qui notre puissance avait promis une paix éternelle, était troublé. Du sommet du labyrinthe, par-dessus le grand cèdre, par-dessus les greniers d’abondance que Bonaparte n’avait pas eu le temps d’achever, au-delà de l’emplacement de la Bastille et du donjon de Vincennes (lieux qui racontaient notre successive histoire), la foule regardait les feux de l’infanterie au combat de Belleville. Montmartre est emporté ; les boulets tombent jusque sur les boulevards du Temple. (18)»
Mais les Parisiens ne sont pas tous plongés dans pareilles méditations. La rente (« le 5% », emprunt d’État) qui était à 87 francs avant la campagne, est maintenant à 45 francs. Les rentiers ne sont pas contents mais ceux qui ont de l’argent achètent des titres à tour de bras, prévoyant qu’ils monteront quand la situation sera stabilisée, c’est-à-dire quand Paris aura capitulé. Parmi ces agioteurs, on trouve des notables de l’Empire – Talleyrand entre autres, qui gagnera des millions dans l’affaire – mais aussi des agents royalistes comme l’abbé de Pradt et le duc de Dalberg, et des financiers qui brilleront bientôt chez les libéraux : le baron Louis qui sera ministre des Finances de Louis XVIII, le conseiller d’État Perregaux, financier et beau-frère de Marmont, le banquier Laffitte qui sera l’un des grands orateurs de l’opposition libérale sous la Restauration. L’opération est fructueuse : le 5% va en effet remonter à 63 francs dès la capitulation.

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En fin d’après-midi, au nord comme à l’est les alliés étaient parvenus sur le mur des Fermiers généraux qui n’était pas une ligne de défense tenable. Sur les pourparlers qui s’engagèrent alors, les versions sont fort discordantes. Ce qui semble établi, c’est que Marmont, qui gardait sur lui le message de Joseph, prit l’initiative d’envoyer un parlementaire vers les lignes russes pour demander une suspension d’armes, que les généraux alliés et le tsar Alexandre étaient peu disposés à accorder, craignant qu’elle permît à Napoléon et à ses troupes d’arriver au secours de Paris. Alexandre ordonna à son aide de camp, le colonel Orloff, de se rendre auprès de Marmont pour négocier la reddition. Le maréchal accepta la discussion, le feu cessa sur toute la ligne, et vers cinq heures du soir, Marmont et Mortier, que l’on était allé chercher, se retrouvèrent avec les émissaires alliés – Orloff, le comte de Nesselrode, le comte Paar et le capitaine Petersen, chambellan du tsar – dans un cabaret des abords de Paris près de la barrière Saint-Denis [place de La Chapelle] à l’enseigne du Petit Jardinet. Nesselrode exigeait que Paris tout entier soit remis aux alliés et que toutes les troupes soient désarmées. Les maréchaux refusèrent : Mortier voulait continuer le combat, Marmont acceptait de rendre Paris mais non de désarmer les troupes. Pressés d’en finir, Nesselrode et Paar allèrent prendre les ordres du tsar et de Schwartzenberg, laissant Orloff en otage pour assurer que le feu ne serait pas repris du côté allié avant leur retour.
À 7 heures du soir, la discussion recommença au même endroit. Les alliés acceptaient que les troupes sortent de Paris avec leurs armes, mais entendaient dicter la voie de leur retraite, vers la Bretagne pour empêcher la jonction avec l’armée de Napoléon. La nuit était tombée avant qu’un accord eût été trouvé, et Orloff proposa de rester en otage près de Marmont jusqu’à conclusion de la capitulation.
C’est alors que prend place l’épisode le plus étrange de cette affaire. Dans la soirée s’étaient réunis à l’hôtel de Marmont, rue de Paradis [au n° 51 actuel, à l’angle du Faubourg Poissonnière], des hommes politiques parmi les plus importants du moment et des financiers. On trouvait là Laffitte qui faisait figure d’hôte, le baron Louis, Perrégaux, Chabrol, préfet de la Seine, Pasquier, préfet de police, Bourrienne, ancien secrétaire de Napoléon, l’abbé de Pradt, des sénateurs, des députés, des membres du Conseil municipal, des chefs de la garde nationale – beaucoup d’agioteurs, beaucoup de partisans des Bourbons.
Quand Marmont fit son entrée avec Orloff, le bras gauche en écharpe – depuis le désastre des Arapiles, en Espagne –, le visage noir de poudre, les habits déchirés, il fut ovationné pour sa courageuse défense. L’assemblée débattit alors de la nécessité de la capitulation. La plupart des assistants pensaient que la chute de Napoléon était la seule issue possible. « Un grand nombre de mes amis s’étaient réunis chez moi », raconte Marmont. «  On parla avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En général, tout le monde semblait d’accord sur ce point, que la chute de Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d’impression, sur celle de M. Laffitte. » Alors survint Talleyrand, qui demanda à s’entretenir avec Marmont en tête à tête. « Il me parla longuement des malheurs publics. J’en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à employer. Il cherchait l’occasion de faire une ouverture ; mais quoique je pressentisse d’étranges événements, il ne pouvait pas me convenir d’y concourir ; et dès lors, un secret m’eût été à charge. Je voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira.(19) »
Dans la nuit, le colonel Paar arriva porteur de l’autorisation de conclure. La capitulation fut signée par Orloff et Paar d’un côté, et par les colonels Fabvier et Danrémont, aides de camp de Marmont, de l’autre. Le texte, que Marmont avait lu à l’assemblée, indiquait que les troupes évacueraient Paris le lendemain, 31 mars, à 7 heures du matin, avec leurs armes et bagages, et que les hostilités ne pourraient reprendre que deux heures plus tard. La garde nationale était désarmée et la ville de Paris  « recommandée à la générosité des hautes puissances alliées ». Toute la nuit, les soldats traversèrent Paris pour en sortir vers le sud, en direction de Villejuif et d’Essonnes.

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Un tel récit est bien édifiant : une résistance héroïque, une reddition inévitable et bien négociée, une issue honorable à une lutte par trop inégale. Pour l’essentiel, il est fondé sur les mémoires des principaux protagonistes – Marmont, Savary, Pasquier, Talleyrand – qui tous cherchent à donner la meilleure image de leur conduite. Cette version lisse est reprise par Henry Houssaye dans son 1814 qui a été pillé, parfois intégralement, par ceux qui l’ont suivi (20). Elle a pour elle aujourd’hui de bien s’intégrer dans l’historiographie dominante, qui présente la Restauration comme un retour à l’ordre normal des choses, la fermeture de la sanglante et regrettable parenthèse révolutionnaire et le début de la marche triomphale du libéralisme.
En croisant les relations de ces heures dramatiques, on voit pourtant surgir bien des étrangetés. Tout d’abord, à la fin mars 1814, la réinstallation des Bourbons sur le trône était une éventualité sur laquelle ne comptaient vraiment que les agents royalistes – alors que l’histoire habituelle, sorte de catalogue des faits accomplis, la présente comme allant de soi. Quelques heures avant la bataille, « on vit passer, raconte Stendhal, un groupe de gens à cheval qui portaient des cocardes blanches et agitaient des mouchoirs blancs. Ils criaient “Vive le Roi !” – “Quel roi ?” entendis-je demander à mes côtés. On ne pensait pas plus aux Bourbons qu’à Charlemagne. Ce groupe, que je vois encore, pouvait être composé de vingt personnes qui avaient l’air assez troublé. On les laissa passer avec la même indifférence que des promeneurs ordinaires. Un de mes amis qui riait de leur peur m’apprit que ce groupe s’était formé sur la place Louis XV [de la Concorde] et il n’alla pas plus loin que le boulevard de Richelieu.(21) » Barras, de son côté, note dans ses Mémoires : « J’étais encore à Montpellier [venant d’Italie] lorsque nous reçûmes la nouvelle plus surprenante sans doute de toutes celles qu’on avait eues depuis vingt-cinq ans : la réintronisation de la famille des Bourbons. (22) » Outre le maintien de Napoléon sur son trône, d’autres issues étaient envisagées, depuis la régence de l’impératrice jusqu’à l’élévation de Bernadotte, roi de Suède, sur le trône de France. Et si pour finir le sort tomba sur un impotent sans aucun prestige pour en faire Louis XVIII, ce fut parce que le tsar Alexandre, « l’Agamemnon de cette croisade » comme dit Savary, fut manœuvré à son entrée dans Paris par Talleyrand, assez habile pour lui faire prendre ses quartiers dans son hôtel de la rue Saint-Florentin et le convaincre qu’il fallait rendre la France à ses rois légitimes.
Dans l’intrication des combats et des pourparlers qui marquent la journée du 30 mars, le maréchal Marmont apparaît comme un personnage contradictoire, quasi brechtien dans la réunion des contraires : héros de la bataille d’un côté, négociateur douteux de l’autre. Certes, c’est son passage à l’ennemi, sur l’Essonne, le 4 avril – avec pour résultat direct l’abdication de Napoléon – qui l’installera dans l’histoire comme paradigme du traître absolu (pendant des années, on a dit « ragusade » pour parler de félonie). Mais dès la bataille de Paris, on peut déceler des signes avant-coureurs de cette trahison. D’après l’un de ses biographes, qui ne cite malheureusement pas ses sources de façon précise, « Dans son secteur, Marmont ordonnait de cesser le feu [le 30, en fin d’après-midi, au retour des parlementaires qu’il a envoyés auprès des généraux austro-russes]. En plusieurs points, les soldats refusèrent. Pour les contraindre, le duc piqua des deux vers les Buttes-Chaumont, où se trouvaient les plus indociles. De loin, il aperçut le 30ème dragons et son colonel, Ordener, qui dégainaient en vue de charger. Alors il fit dire à Bordesoulle, divisionnaire de la grosse cavalerie, d’arrêter leur élan. Bordesoulle courut à Ordener et jeta : “L’armistice est signé ! Inutile de verser le sang ! – L’armistice ! tonna Ordener. Vous feriez mieux, mon général, de me donner vos cuirassiers ! En deux minutes, je nettoierais le plateau !” Se tournant vers ses dragons, il leva son arme et les entraîna, sans écouter Bordesoulle, au-devant des bataillons russes. Quand il les eut dispersés, il revint avec son régiment se placer derrière son chef direct, le général Chastel, qui le félicita.
Marmont arrivait. Rouge de colère, il hurla : “Ne vous a-t-on pas dit qu’il y avait armistice ? Le combat doit cesser immédiatement ! – Un armistice ! répliqua Chastel. Et pour quoi faire ? Nous pouvons encore nous battre ! Ici, comme sur les derniers champs de bataille, il y a donc trahison ?”
Entendant ces mots, les dragons d’Ordener et les fantassins de Vincent renchérirent : Oui, oui ! Nous voulons nous battre !
Général, articula Marmont, livide, vous serez traduit devant un conseil de guerre. (23)»
Cette relation quelque peu romancée s’accorde avec des détails mieux étayés. Ils concernent en particulier Mortier, que le récit édifiant présente comme l’ombre de Marmont au cours de ces heures décisives, alors que c’est lui qui a le commandement du front, étant le plus ancien. Quelques heures après que Marmont a fait cesser le feu dans son secteur, les parlementaires russes – Paar et Orloff – viennent trouver Mortier et lui intiment de mettre bas les armes et de faire retraite vers Rennes. « Le maréchal est indigné, son sang bouillonne, ses expressions ont toute la rudesse des camps. Il dément la prise du pont [de Neuilly, qui aurait permis le passage des troupes alliées sur la rive gauche de la Seine]. Il répond : “Nous défendrons Paris, et si nous ne pouvions plus le défendre, nous exécuterions notre retraite devant vous et malgré vous” (…) Alors, les deux envoyés de l’empereur de Russie instruisent Mortier que Marmont est entré en arrangements avec le prince de Schwartzenberg. La foudre a frappé Mortier : il veut douter, on lui donne la preuve que Marmont a demandé à traiter.(24) » Mortier, pas plus que Moncey, ne sera de la soirée à l’hôtel de la rue de Paradis où est signée la capitulation,
De cette soirée, Marmont donne, on l’a vu, une version édulcorée : une simple réunion d’amis, où l’on parle « avec abandon » de la situation, où il écarte les propositions de Talleyrand. Pas un mot de la présence des officiers russes, ni surtout de la capitulation de Paris, dont le maréchal lit pourtant lui-même le texte qu’il a rédigé, avant de la faire signer, prudence oblige, par ses aides de camp. Houssaye décrit la réunion de manière peu différente : « On savait que le duc de Raguse traitait aux avant-postes de la capitulation de Paris (…) Tous les gens qui, par leur situation ou leur relation personnelle avec le maréchal Marmont et avec la famille de son beau-père [beau-frère en réalité] Perregaux, croyaient avoir leurs entrées dans l’hôtel de la rue de Paradis, y étaient venus comme au foyer des nouvelles.(25) ».
Mais d’autres récits de cette soirée sont plus troublants. Pons de l’Hérault : « Le maréchal Marmont s’est chargé de rédiger les articles [de la capitulation] tels qu’ils ont été arrêtés [oralement, au Petit Jardinet]. La rédaction était courte et simple : le maréchal avait assez d’esprit pour la terminer sur le champ. Cependant il n’a voulu s’occuper de ce travail qu’à Paris. Il rentre, les représentants de la coalition le suivent à son hôtel. Marmont leur donne l’hospitalité : il les admet à sa table, ce sont ses convives de la soirée.(26) » Thiers, dans sa monumentale Histoire du Consulat et de l’Empire, donne une version où la trahison se lit également entre les lignes : « M. de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont qui, la bataille finie, s’était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg Poissonnière. Des gens de toutes espèces y étaient accourus, cherchant quelque part un gouvernement, et allant près de l’homme qui en ce moment semblait en être un, puisqu’il était le chef de la seule force existant dans la capitale (…) Les royalistes, et il n’en manquait pas dans cette réunion, n’hésitaient pas à dire qu’il fallait se soustraire à un joug insupportable, et prononçaient hardiment le nom des Bourbons. Deux banquiers considérables, liés l’un par la parenté, l’autre par l’amitié avec le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte, attirèrent l’attention par la vivacité de leur langage [en faveur des Bourbons]. (27) »
On imagine mal qu’une si nombreuse assemblée – des dignitaires de haut rang, des préfets, des financiers, des agioteurs, des agents royalistes – se soit formée spontanément, sans convocation ni mot d’ordre, pour venir tout bonnement aux nouvelles. Qui donc a pris l’initiative de la réunir ? Et pourquoi à l’hôtel de Marmont ? – d’où la maîtresse de maison (Hortense, la femme du maréchal) était absente et où Marmont lui-même n’arrivera que tard dans la nuit ? Comment se fait-il que le banquier Laffitte y fasse figure d’hôte, accueillant les participants et parlant haut et fort en faveur des Bourbons, en présence d’émissaires des puissances coalisées contre lesquelles on vient de se battre et de perdre des milliers d’hommes  ? Comment le général qui a commandé dans ces combats peut-il inviter à sa table ceux qui vont recevoir sa capitulation ?
La réponse me semble claire : cette assemblée s’est réunie pour s’assurer que la capitulation sera la plus rapide possible. Toute considération sur l’honneur et l’intérêt du pays – grands thèmes pourtant dans ces milieux – est écartée de l’ordre du jour. Les uns – Talleyrand, Marmont – craignent un retour en force de Napoléon, qui est aux portes de Paris avec son armée et ne manquerait pas de leur tenir rigueur de leurs louvoiements. Ils se voient déjà portés par leur trahison à des places de choix dans le prochain régime. (la suite des événements leur donnera d’ailleurs raison.) D’autres – les royalistes – conspirent depuis des mois avec les puissances coalisées. D’autres encore – les banquiers, les agioteurs, Marmont lui-même qui sait la fortune qu’il va perdre avec son proconsulat d’Illyrie – jouent à la hausse de la rente. Enfin tous, quel que soit leur parti, savent que le temps presse car le peuple parisien risque, en se soulevant, de bouleverser d’un coup leurs plans.

***

Les contemporains notent que lors de la bataille de Paris, une foule, où les ouvriers sont nombreux, se forme place Vendôme, devant l’hôtel du commandant de la place de Paris, et réclame des armes. On lui répond qu’il n’y en a pas, ce qui est faux : des milliers de fusils, des centaines de canons sont entreposés dans les arsenaux de Vincennes, mais la perspective d’une insurrection populaire fait peur aux responsables de la défense et du maintien de l’ordre dans la capitale.
Savary dirige depuis longtemps la police impériale et il est bien placé pour évaluer le risque d’un soulèvement. Dans ses Mémoires, il indique combien cette éventualité le préoccupe. Le 28 mars au soir, après que le conseil de régence réuni aux Tuileries a décidé le départ de l’impératrice, « au moment de se séparer,  les membres qui composaient le conseil s’arrêtèrent dans la pièce voisine, déplorant la résolution qui venait d’être prise. Plusieurs me disaient : “Si j’étais ministre de la Police, Paris serait insurgé demain et l’impératrice ne partirait pas”. Paris sans doute était disposé à s’insurger [note de Savary : “L’empereur avait été exactement instruit par moi des dispositions des citoyens de Paris, qui ne demandaient que des armes qu’on leur refusait”]. Je n’avais pas été jusqu’à ce moment sans m’apercevoir qu’il était facile de le mettre en mouvement et que cela dépendait de moi. » Un peu plus loin, il précise pourquoi il ne l’a pas fait : « En supposant que j’eusse mis en mouvement ce qu’on appelle vulgairement les hommes de la République, quels moyens me seraient-ils restés pour prévenir leurs écarts ? Ce parti était pour le moins aussi dangereux pour l’empereur que les ennemis. N’ayant aucun antécédent avec lui, je m’exposais à devenir sa victime dès qu’il serait réuni.(28) » Difficile d’exprimer plus clairement qui, ces jours-là, voulait se battre et qui avait peur. Le même Savary, parcourant le lendemain les quartiers de l’est, note encore : « Le faubourg Saint-Antoine était prêt à tout, sauf à se rendre.(29) » Quant à Pasquier, préfet de police, il écrit le 16 mars à Montalivet : « Il faut craindre d’émouvoir la population de Paris. On ne sait où on la pourrait conduire. Une fois agitée, elle serait facilement entraînée par toutes les factions. Elle est très malheureuse. (…) La plus vile populace même, qu’on peut peut-être émouvoir pendant deux fois vingt-quatre heures dans le sens du gouvernement, au troisième jour marcherait peut-être dans un sens tout à fait contraire.(30) »
Qui sont donc ces citoyens de Paris « qui ne demandent que des armes » ? De quoi est faite cette « vile populace » prête à marcher en sens contraire de ce qui est souhaitable ? Des ouvriers du bâtiment pour la plupart, car de grands travaux sont en cours dans Paris : le percement du bassin de la Villette et des canaux de l’Ourcq et de Saint-Denis, la construction de la rue de Rivoli, de la Bourse... Il en vient sans doute aussi parmi ceux qui travaillent dans les fabriques de meubles du faubourg Saint-Antoine, parmi les typographes, les tisserands et les commis de boutiques, espèce particulièrement remuante qui sera de toutes les émeutes du siècle qui s’ouvre. Et pourquoi donc veulent-ils se battre ? Il est peu probable qu’ils aient en tête de défendre un régime qui n’a guère eu de tendresse pour eux : les lois ouvrières de l’Empire sont toutes répressives, les travailleurs n’ont ni le droit de se coaliser, ni celui de changer librement de résidence ou de patron, ni celui de demander raison contre leur employeur. Depuis l’arrêté consulaire du 9 frimaire an XII (1804), tout ouvrier doit se munir d’un livret délivré et visé par la police. Le patron peut exiger la remise du livret et ne le restituer qu’après que l’ouvrier a rempli ses engagements ou restitué ses avances. L’ouvrier qui se déplace sans livret s’expose à être arrêté et traité comme un vagabond. La journée de travail dans le bâtiment commence à 6 heures du matin et se termine à 8 heures du soir. La pauvreté, qui s’étend depuis la fin de 1810 avec le chômage et la crise, est un délit : celui qui tombe dans la misère finit dans un « dépôt de mendicité ».
On peut donc penser que ceux qui crient sous les fenêtres du gouverneur pour demander des fusils se moquent bien du salut de l’Empire. L’explication de leur élan, c’est chez Walter Benjamin qu’on peut la trouver, du côté de la vie thèse sur le concept d’histoire (31) : les ouvriers parisiens se sont « emparés d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger ». Ce souvenir, c’est celui de la levée en masse et des victoires de la Révolution et aussi celui de la trahison thermidorienne. Ceux qui avaient vingt ans à Jemmapes, les jeunes meneurs des émeutes de la faim au faubourg Saint-Antoine en prairial an III ont encore l’âge de se battre en 1814. Les plus vieux ont raconté mille fois à leurs enfants ces histoires, dont le souvenir peut surgir chez eux aussi à l’instant du danger.
Lors du procès des Quinze, en 1832, Blanqui revient sur le sujet devant ses juges  : «  N’est-ce pas le peuple qui demandait à mourir, en 1814, plutôt que de voir l’étranger dans Paris ? Et cependant, quel besoin matériel le poussait à cet acte de dévouement ? Il avait du pain le 1er avril aussi bien que le 30 mars. Ces privilégiés, au contraire, qu’on aurait supposés si faciles à remuer par les grandes idées de patrie et d’honneur en raison de l’exquise sensibilité qu’ils doivent à l’opulence, qui auraient pu du moins calculer mieux que d’autres les funestes conséquences de l’invasion étrangère, ne sont-ce pas ceux qui ont arboré la cocarde blanche en présence de l’ennemi et embrassé les bottes du cosaque ? (…) Le peuple n’a jamais reconnu les Bourbons ; il a couvé sa haine quinze ans, épiant en silence l’occasion de se venger. Et quand sa main puissante a brisé leur joug, elle a cru déchirer en même temps les traités de 1815. C’est que le peuple est un plus profond politique que les hommes d’Etat ; son instinct lui disait qu’une nation n’a point d’avenir quand son passé est grevé d’une honte qui n’a point été lavée.(32) »

(1) Baron Fain, Souvenirs de la campagne de France, manuscrit de 1814. Paris, librairie académique Perrin, 1914, p.8.
(2) Mémoires d’outre-tombe, livre XXII, chap. 10. Pléiade, t. I, p.854.
(3) Baron Fain, op.cit. p.14.
(4) H. Houssaye, 1814, XXXX, p. 307. Vraie ou fausse, l’anecdote renvoie évidemment à l’épisode légendaire du passage du pont d’Arcole, lors de la campagne d’Italie de 1796.
(5) Mémoires de Caulaincourt, Paris, Plon, 1933, t. III, p. 59.
(6)Danilewsky, cité in Thiry, p. 20.
(7) Houssaye, 1814, op.cit. p. 421.
(8) Mémoires du duc de Rovigo, op.cit. t.VI, p. 421.
(9) Stendhal chap. 70 (p. 206)
(10) Mémoires du duc de Rovigo, Paris, Bossange, 1828, t. VI, p. 368.
(11) ibid.
(12) Stendhal, Œuvres intimes, t.I. La Pléiade, p. 1095.
(13) Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, livre XXII, chap 11. Pléiade p. 859.
(14) Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, Paris, Perrotin, 1857, t. VI, p. 243.
(15) Pelleport, Souvenirs militaires et intimes, cité in 1814, la Guerre racontée par les témoins, Pierre Robin éd., Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2004, p. 235.
(16) Journal d’un officier anglais, cité in Henry Houssaye, 1814, Paris, Librairie académique Perrin, 1918.
(17) Journal du Commerce, 4 mai 1818, cité dans 1814, la Guerre racontée par les témoins, op. cit. p. 233.
(18) MOT, p. 858
(19) Mémoires du maréchal Marmont, op.cit, p. 249-250.
(20) En particulier Thiry, qui en recopie sans rien changer des pages entières WXXX
(21) Vie de Napoléon, p. 202
(22) Mémoires de Barras, Paris, Hachette, 1896, t.IV, p.232. Souligné par moi.
(23) Robert Christophe, Les amours et les guerres du maréchal Marmont, duc de Raguse, Paris, Hachette, 1955, pp. 214-215.
(24) Pons (de l’Hérault), De la bataille et de la capitulation de Paris, Paris, Delaforest, 1828, pp. 236-237.
(25) Houssaye, 1814, op.cit. p. 533.
(26) Pons (de l’Hérault), op.cit., p. 281. Souligné par moi.
(27) Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, Paris, Paulin, 1857 (nouvelle édition), t. VII, p. 821.
(28) Mémoires du duc de Rovigo, op.cit, pp 372 et 377. Souligné par moi.
(29) Op.cit., t. VII, p.19.
(30) Cité par Houssaye in 1814, op.cit.
(31) XXX
(32) Auguste Blanqui, Maintenant, il faut des armes, Dominique Le Nuz éd. Paris, La Fabrique, 2007, pp. 74-75.


Texte inédit, 2007